Laurent Per­rin (dir.)
Numé­ros 159–160 de la revue Pra­tiques 2013

 

Liste alpha­bé­tique des auteurs :
D. Col­tier & C. Féron – B. Com­bettes – Ch. Cusi­ma­no – N. Ger­ber & O. Luste-Chaâ – M. Kau­fer – Y. Keromnes – A. Krieg-Planque – S. Law­son – H. Lüger – C. Mas­se­ron – S. Mej­ri – S. Pal­ma – L. Per­rin – P. Per­oz – A. Petit­jean – M. Pran­di – G. Soare & J. Moes­chler

 


 

Pré­sen­ta­tion

Le fige­ment en débat : fige­ment lin­guis­tique et défi­ge­ment dis­cur­sif

Long­temps relé­gué à la marge de la lin­guis­tique et des sciences du lan­gage, comme un épi­phé­no­mène assi­mi­lé à un ensemble de curio­si­tés appré­hen­dées comme autant d’exceptions aux règles de la langue et du bon usage, le fige­ment lin­guis­tique des expres­sions s’installe aujourd’hui au cœur des modèles lin­guis­tiques. Sous un angle non seule­ment dia­chro­nique, mais syn­chro­nique, à l’inter-face de ce qui arti­cule la gram­maire et le lexique, la mor­pho­syn­taxe, la séman­tique et la prag­ma­tique, cette intru­sion désor­ga­nise au pas­sage l’application des prin­cipes de construc­tion par emboî­te­ments sur les­quels s’opère le par­tage des champs héri­tés de la tra­di­tion lin­guis­tique et gram­ma­ti­cale. Quant au défige-ment dis­cur­sif et inter­pré­ta­tif qui s’y rap­porte, en atten­dant de trou­ver la place qui lui revient, cor­ré­la­tive des contraintes asso­ciées notam­ment à la nature gra­duelle et plus géné­ra­le­ment à l’ensemble des pro­prié­tés du fige­ment lin­guis­tique, il reste encore trop sou­vent consi­dé­ré comme le fait d’un jeu rhé­to­rique super­fi­ciel, tout bon­ne­ment igno­ré par beau­coup de lin­guistes, mais qui inté­resse de long­temps ceux qui abordent le sens par le dis­cours et par les textes.

L’ambition de ce numé­ro de Pra­tiques n’est évi­dem­ment pas de rendre compte de la diver­si­té des ques­tions qui s’insinuent un peu par­tout en lin­guis­tique, depuis que la gram­maire géné­ra­tive a entre­pris de pro­blé­ma­ti­ser la ques­tion du fige­ment comme consti­tu­tive du lan­gage humain et de la com­pé­tence lin­guis­tique des sujets par­lants, d’en sai­sir les impli­ca­tions sur l’organisation même des com­po­santes du sys­tème ; pas davan­tage bien sûr qu’il ne s’agit de faire le tour du foi­son­ne­ment de pro­po­si­tions asso­ciées aux diverses approches des formes de défi­ge­ment dis­cur­sif en ana­lyse du dis­cours et en rhé­to­rique. Loin d’épuiser exhaus­ti­ve­ment cette diver­si­té, il s’agit ici néan­moins de pro­po­ser d’abord, dans la pre­mière par­tie de ce recueil, un bref tour d’horizon de ce qui se joue désor­mais der­rière la notion méta­lin­guis­tique de fige­ment lin­guis­tique des expres­sions (et der­rière les notions appa­ren­tées de col­lo­ca­tion , expres­sion toute faite, idio­ma­tique, phra­séo­lo­gique, etc.) ; et d’aborder ensuite, dans la deuxième par­tie, ce qui a trait aux formes de défi­ge­ment qui en découlent, sous un angle théo­rique lin­guis­tique tou­jours, mais aus­si aux plans dis­cur­sif et inter­pré­ta­tif. Les deux der­nières par­ties reviennent sur ces ques­tions par dif­fé­rents biais rela­tifs à la tra­duc­tion des expres­sions figées dans un pre­mier temps, et ensuite par leur appré­hen­sion épi­lin­guis­tique et leur trai­te­ment didac­tique.

La pre­mière sec­tion de ce volume réunit diverses réflexions sur le fige­ment dans le champ théo­rique lin­guis­tique. A un niveau géné­ral et dans une pers­pec­tive dia­chro­nique pour com­men­cer, Ber­nard Com­bettes aborde le fige­ment sous l’angle de la régu­la­ri­té des chan­ge­ments lin­guis­tiques asso­ciés à la lexi­ca­li­sa­tion et res­pec­ti­ve­ment à la gram­ma­ti­ca­li­sa­tion des expres­sions. Ayant défi­ni ce qui arti­cule étroi­te­ment ces deux dimen­sions com­plé­men­taires de l’évolution des langues, son inter­ven­tion met l’accent sur ce qui concerne en par­ti­cu­lier la gram­ma­ti­ca­li­sa­tion, qui lui per­met de mieux cer­ner les pro­prié­tés fonc­tion­nelles du fige­ment dia­chro­nique des expres­sions. Dans une pers­pec­tive ensuite essen­tiel­le­ment syn­chro­nique, Gabrielle Soare et Jacques Moes­chler exa­minent les pro­prié­tés res­pec­ti­ve­ment syn­taxiques et séman­tiques des expres­sions figées, en vue de démon­trer qu’elles ne peuvent être appré­hen­dées que dans un cadre prag­ma­tique géné­ral. Leur approche asso­cie le sens des expres­sions figées à la construc­tion de concepts ad hoc com­plexes, infé­rés prag­ma­ti­que­ment, mais lin­guis­ti­que­ment pré­dé­ter­mi­nés.

Suite à ces approches théo­riques géné­rales, les cinq inter­ven­tions qui com­plètent la pre­mière par­tie du recueil prennent pour objet des formes de fige­ments plus spé­ci­fiques. Appli­quée au fran­çais et à l’allemand, l’analyse de Mau­rice Kauf­fer porte sur les pro­prié­tés prag­ma­tiques d’une forme par­ti­cu­lière d’ex-pressions figées, qu’il assi­mile à des « actes de lan­gage sté­réo­ty­pés », dont la fonc­tion n’est pas réfé­ren­tielle, mais essen­tiel­le­ment dis­cur­sive et inter­ac­tion­nelle. Son approche appro­fon­dit une dimen­sion encore peu explo­rée du fige­ment dans la tra­di­tion lin­guis­tique fran­çaise. De son côté, Michele Pran­di s’interroge sur les ana­lyses consis­tant à conce­voir le sens méta­pho­rique ou méto­ny­mique d’unités lexi­cales simples, sur le modèle de celui des expres­sions figées poly­lexi­cales, comme issu du fige­ment d’anciennes figures vives. Son ana­lyse le conduit à oppo­ser, d’un côté les exten­sions de sens méta­pho­riques ou méto­ny­miques asso­ciées aux lexèmes et aux expres­sions figées, fon­dées sur des concepts cohé­rents au plan cog­ni­tif, de l’autre cer­taines méta­phores vives fon­dées sur des conflits concep­tuels qui en prin­cipe ne se figent pas, et donc n’en­traînent pas dia­chro­ni­que­ment d’ex­ten­sions de sens lexi­cal. Chris­tophe Cusi­ma­no s’intéresse quant à lui à une forme de fige­ment issue du défi­ge­ment d’expressions par l’ajout d’affixes. L’intérêt de son approche est non seule­ment de mettre l’accent sur une forme de défi­ge­ment très par­ti­cu­lière asso­ciée à un jeu mor­pho­lo­gique (et ce fai­sant d’annoncer ce qui fera l’objet des inter­ven­tions de la seconde par­tie de ce volume), mais de rele­ver la ten­dance à un refi­ge­ment de ce genre de (dé)constructions dis­cur­sives.

Cette pre­mière sec­tion se clôt sur deux études de cas (acces­sibles sur le site de Pra­tiques ), por­tant sur diverses locu­tions cen­trées sur cer­tains emplois du verbe dire (ou sur cer­taines exten­sions du sens lexi­cal de ce verbe sous cer­taines formes). Pierre Péroz s’attache à démon­trer que der­rière l’apparente impré­vi­si­bi­li­té du sens de ces dif­fé­rentes expres­sions plus ou moins figées, le sens du verbe dire reste alors mal­gré tout assu­jet­ti à la forme sché­ma­tique de ses emplois stan­dards en construc­tions libres. Son ana­lyse nous rap­pelle uti­le­ment que le fige­ment n’abolit pas d’un seul coup ni inté­gra­le­ment les pro­prié­tés de l’expression dont il pro­cède dia­chro­ni­que­ment. En conclu­sion de ce pre­mier cycle de réflexions sur le fige­ment lin­guis­tique, Corinne Féron et Danielle Col­tier exa­mi-nent quant à elles très minu­tieu­se­ment en quoi les emplois de soi-disant peuvent être plus ou moins figés sous la forme d’un mar­queur de dis­cours dont le sens codé résulte à l’origine d’une infé­rence asso­ciée à une construc­tion libre. Leur ana­lyse per­met d’appréhender sur un cas pré­cis ce qui arti­cule les dimen­sions res­pec­ti­ve­ment dia­chro­nique et syn­chro­nique du fige­ment lin­guis­tique.

La deuxième sec­tion de ce recueil porte sur ce qui a trait au défi­ge­ment des expres­sions, tou­jours consi­dé­ré par beau­coup de lin­guistes comme une ques­tion secon­daire et mar­gi­nale, confi­née à l’analyse de jeux de mots rhé­to­riques recon­nus comme diver­tis­sants et par­fois créa­tifs, mais relé­guée à la péri­phé­rie de ce qui a trait au lan­gage et au sens des énon­cés, sans rap­port aux pro­prié­tés qui inté­ressent la lin­guis­tique. Loin de remettre en cause la dimen­sion ludique et créa­tive des pro­cé­dés en ques­tion, l’objectif est néan­moins de dépas­ser le pré­ju­gé qui s’y rap­porte, pour appré­hen­der les effets du défi­ge­ment au plan non seule­ment inter­pré­ta­tif et dis­cur­sif, mais plus pro­fon­dé­ment au plan de ce qui relie les ins­truc­tions lin­guis­tiques à l’interprétation des énon­cés en contexte.

Salah Mej­ri pour com­men­cer, dont les tra­vaux anté­rieurs ont lar­ge­ment contri­bué à cla­ri­fier les pro­prié­tés syn­taxiques et séman­tiques du fige­ment lin­guis­tique, aborde ici le défi­ge­ment comme une pro­prié­té cen­trale du phé­no­mène, relé­guant même au second plan celles qui furent ini­tia­le­ment à la base des obser­va­tions ayant contri­bué his­to­ri­que­ment à une prise en compte du fige­ment comme fait lin­guis­tique. Après avoir retra­cé le che­mi­ne­ment des réflexions qui per­mettent aujourd’hui de conce­voir ce qui a trait au défi­ge­ment comme consti­tu­tif de ce qui déter­mine le fige­ment lin­guis­tique à dif­fé­rents niveaux, il en éva­lue l’apport théo­rique et la pro­duc­ti­vi­té pour une appré­hen­sion plus géné­rale du phé­no­mène, dont bien des aspects res­tent encore à cla­ri­fier. Sil­via Pal­ma revient ensuite sur ce qui défi­nit le défi­ge­ment (ou détour­ne­ment), en dis­cours, des expres­sions figées de la langue, en se foca­li­sant sur les chan­ge­ments lexi­caux qu’induisent vir­tuel­le­ment ces pro­cé­dés dans le lan­gage des jeunes. Appli­quées au fran­çais et à l’espagnol, ses ana­lyses prennent appui sur les pro­prié­tés socio­lin­guis­tiques et inter­ac­tion­nelles, et sur un cata­logue rigou­reux des formes de défi­ge­ment que recèle ce cor­pus éton­nam­ment pro­duc­tif en la matière, pour en éva­luer les effets créa­tifs à dif­fé­rents niveaux, qui impliquent un détour­ne­ment sys­té­ma­tique de l’ensemble des pro­prié­tés du code lin­guis­tique.

Les contri­bu­tions sui­vantes se tournent alors vers la lit­té­ra­ture, non moins pro­duc­tive que le cor­pus de lan­gage oral dont il vient d’être ques­tion, en vue tou­jours de sai­sir les effets séman­tiques et inter­pré­ta­tifs asso­ciés aux formes de défi­ge­ment de la langue en dis­cours. La même quête se pour­suit dès lors par d’autres che­mins empi­riques, sur la base d’un cor­pus moins spon­ta­né, mais en com­pen­sa­tion plus éla­bo­ré et maî­tri­sé, en rai­son d’abord de la média­tion de l’écrit, et sur­tout en rai­son du fait que les textes alors ana­ly­sés assument sans doute plus consciem­ment et ration­nel­le­ment l’enracinement lin­guis­tique des défi­ge­ments inter­pré­ta­tifs qu’ils mettent en œuvre.

A par­tir d’une approche énon­cia­tive des pro­prié­tés séman­tiques asso­ciées à l’opacité (et cor­ré­la­ti­ve­ment à la trans­pa­rence) gra­duelle que déter­mine l’analysibilité du sens des expres­sions figées, Laurent Per­rin cherche à tirer les fruits de « la leçon de Gio­no dans Les Âmes fortes », un roman tout à fait remar­quable en ce qui concerne l’enrichissement du sens par le défi­ge­ment sys­té­ma­tique de l’expression. Selon une orien­ta­tion ana­logue, l’article de Sophie Milcent-Law­son pour­suit l’analyse de Gio­no et l’étend ensuite à l’œuvre de Beckett. Moins enga­gée que l’intervention pré­cé­dente au plan théo­rique lin­guis­tique, mais bien plus vaste et minu­tieuse au plan de la varié­té des exemples ana­ly­sés et de la connais­sance des œuvres qu’elle prend pour objet, l’analyse apporte en outre une contri­bu­tion sub­stan­tielle à la démons­tra­tion selon laquelle les pro­cé­dés sty­lis­tiques de cer­tains écrits lit­té­raires reposent sur une poé­tique du récit par le défi­ge­ment de la langue, dont la lin­guis­tique pour­rait s’inspirer pour remon­ter aux ques­tions qui la concernent. Cette seconde par­tie se clôt par un der­nier article (acces­sible sur le site de Pra­tiques ), qu’André Petit­jean et Sabine Pétillon consacrent à la pro­ver­bia­li­sa­tion des textes dra­ma­tiques. L’intérêt de leur approche est à la fois de se foca­li­ser sur les pro­verbes et autres expres­sions figées de rang phras­tique ou supé­rieur, et de faire le point sur leurs fonc­tions tex­tuelles et inter­tex­tuelles dans le texte théâ­tral, non sans rele­ver au pas­sage ce qui a trait aux fré­quents dé-fige­ments ou détour­ne­ments dont ils font l’objet.

Consa­crée à ce qui concerne la tra­duc­tion des expres­sions figées, la troi­sième sec­tion de ce recueil s’appuie sur l’ensemble des élé­ments dont il vient d’être ques­tion, en vue de sai­sir les enjeux de la trans­po­si­tion, dans une langue cible, du sens des énon­cés d’une langue source inté­grant une expres­sion figée, qui de sur­croît fait par­fois l’objet d’une forme ou une autre de défi­ge­ment dis­cur­sif. Inutile de pré­ci­ser qu’une telle opé­ra­tion se trouve confron­tée à cer­tains choix qu’il s’agit de décrire et d’évaluer avec pré­ci­sion.

Après avoir défi­ni le fige­ment lin­guis­tique comme une pro­prié­té cen­trale de l’idiomaticité et des col­lo­ca­tions qui s’y rap­portent, Yvon Keromnes la con-fronte aux enjeux de la tra­duc­tion en alle­mand et en anglais des albums d’Astérix. L’intérêt de son approche tient pré­ci­sé­ment à cette confron­ta­tion qui consiste à éva­luer les dif­fé­rents choix rela­tifs à la trans­po­si­tion, dans d’autres langues et d’autres cultures, des expres­sions figées consti­tu­tives d’un objet bien ancré dans la langue et la culture fran­çaise, et répu­té de ce fait intra­dui­sible. Heinz-Hel­mut Lüger pour­suit l’exercice sur la tra­duc­tion en fran­çais et en ita­lien d’une œuvre de Gün­ter Grass, Ein weites Feld, dont les effets allu­sifs, et notam­ment ce qui a trait aux dif­fé­rents jeux par le défi­ge­ment des expres­sions, élèvent encore le degré de com­plexi­té de leur tra­duc­tion. A par­tir d’une ana­lyse de la poly­fonc­tion­na­li­té des expres­sions figées dans le texte de réfé­rence qu’il prend pour objet, l’article exa­mine les dif­fi­cul­tés aux­quelles se confrontent leurs tra­duc­tions, en éva­luant com­pa­ra­ti­ve­ment les choix qu’elles opèrent, leurs béné­fices et leurs sacri­fices res­pec­tifs. En conclu­sion de cette troi­sième par­tie de notre recueil, l’article de Caro­line Per­not porte sur dif­fé­rents frag­ments de textes lit­té­raires, dont la tra­duc­tion de fran­çais en alle­mand s’avère par­ti­cu­liè­re­ment déli­cate à deux niveaux : d’une part en ce qu’ils impliquent comme pré­cé­dem­ment une forme ou une autre de défi­ge­ment d’une expres­sion, et d’autre part en rai­son du fait que cette der­nière cor­res­pond alors à une expres­sion de rang phras­tique assi­mi­lable à un « phra­sème situa­tion­nel » (com­pa­rable à ce que Mau­rice Kauf­fer défi­nit ici même comme un « acte de lan­gage sté­réo­ty­pé »). L’intérêt de l’analyse est alors notam­ment de s’appuyer sur les choix de la tra­duc­tion pour faire res­sor­tir les dif­fé­rents aspects de la com­plexi­té du sens de ces expres­sions en contexte.

L’une des dif­fi­cul­tés que ren­contrent la lin­guis­tique et les sciences du lan­gage, notam­ment en ce qui concerne une ques­tion comme celle du figement/défigement des expres­sions, tient au fait que ce dont il s’agit de rendre compte scien­ti­fi­que­ment n’est pas (ou du moins pas aisé­ment) sépa­rable de ce qui peut être appré­hen­dé spon­ta­né­ment par les sujets par­lants, en ver­tu des com­pé­tences mêmes sur les­quelles repose le lan­gage humain. Rien n’indique évi­dem­ment que cette apti­tude intros­pec­tive des sujets par­lants nous éclaire direc­te­ment sur les com­pé­tences dont cherchent à rendre compte les savoirs savants sur le lan­gage (si c’était le cas ces savoirs n’auraient alors aucune sorte d’utilité, car rien ne serait à cla­ri­fier sur le lan­gage), mais il demeure évi­dem­ment légi­time de s’interroger sur les recou­pe­ments, ou du moins sur les rela­tions éven­tuelles entre ces deux niveaux d’appréhension, notam­ment lorsqu’il s’agit de s’interroger sur le défi­ge­ment des expres­sions dans le lan­gage des jeunes ou dans la lit­té­ra­ture, ou encore par exemple sur les choix que sélec­tionne la tra­duc­tion des expres­sions figées. Une telle pré­oc­cu­pa­tion s’impose aus­si en ce qui concerne l’analyse de cer­tains dic­tion­naires et autres nomen­cla­tures d’expressions figées qui fleu­rissent un peu par­tout, ou d’évaluer les ins­tru­ments didac­tiques les mieux adap­tés à l’enseignement de ces expres­sions aux enfants, ou encore aux étran­gers non natifs de la langue consi­dé­rée. Rien d’étonnant dès lors que la ques­tion de l’appréhension épi­lin­guis­tique des expres­sions figées par les sujets par­lants, qui aurait aus­si bien pu s’articuler aux inter­ven­tions des deuxième ou troi­sième sec­tions de ce recueil, nous conduise fina­le­ment à l’examen des ques­tions didac­tiques qui les concernent (confor­mé­ment aus­si à une voca­tion de la revue Pra­tiques).

La pre­mière inter­ven­tion de la der­nière sec­tion de ce recueil ne concerne en rien la didac­tique. Alice Krieg-Planque s’intéresse à ce qu’elle appelle le « sen­ti­ment de fige­ment » dont attestent les entrées et les amorces de rédac­tion des notices de cer­tains dic­tion­naires d’expressions figées du dis­cours poli­tique. Il res­sort notam­ment de ses obser­va­tions que ces expres­sions y sont abor­dées sous l’angle de leur défi­ge­ment, et aus­si sous un jour dépré­cia­tif. Elle en conclut que pour les auteurs de ces dic­tion­naires, le « prêt-à-par­ler » des expres­sions figées du dis­cours poli­tique fait figure d’un « prêt-à-pen­ser » de la langue de bois atta­chée au pou­voir des poli­tiques, qu’il s’agit de défi­ger pour en contre­car­rer les effets. Caro­line Mas­se­ron s’appuie quant à elle sur une enquête en milieu sco­laire consa­crée à l’interprétation d’expressions figées, pour exa­mi­ner les stra­té­gies adop­tées par les enfants et les jeunes gens inter­ro­gés en vue d’en déli­vrer une inter­pré­ta­tion. L’intérêt de son ana­lyse tient notam­ment aux cor­ré­la­tions qui lui per­mettent d’articuler ces stra­té­gies à diverses pro­prié­tés lin­guis­tiques de ces expres­sions, qui sous­tendent une réflexion sur les meilleurs angles didac­tiques sus­cep­tibles d’en rendre compte. En clô­ture de ce recueil, Natha­lie Ger­ber et Olha Luste-Chaâ s’intéressent au trai­te­ment des expres­sions figées dans dif­fé­rents manuels d’enseignement et d’apprentissage du fran­çais comme langue étran­gère pour adultes. Ayant consta­té que l’évolution de ces manuels vers des méthodes com­mu­ni­ca­tion­nelles et action­nelles a favo­ri­sé la prise en compte des expres­sions figées en didac­tique, leur ana­lyse met le doigt sur quelques sérieuses insuf­fi­sances et approxi­ma­tions en ce qui concerne la manière d’en rendre compte, et pro­pose un cer­tain nombre de pistes de réflexion et de moyens tech­niques sus­cep­tibles d’y remé­dier.

Le tour d’horizon que pro­pose ce numé­ro n’est pas cir­cu­laire. Il prend appui sur la très riche réflexion dont attestent de nom­breux ouvrages et articles récents (dont les réfé­rences figurent dans la biblio­gra­phie des contri­bu­tions dont il se com­pose), en vue de pro­po­ser un par­cours orien­té du fige­ment lin­guis­tique des expres­sions à leur défi­ge­ment inter­pré­ta­tif et dis­cur­sif, et ce fai­sant de la lin­guis­tique à l’analyse du dis­cours, à la lit­té­ra­ture et à la tra­duc­tion, et jusqu’à la didac­tique des expres­sions figées. Par nature, la ques­tion du figement/défigement des expres­sions impose un décloi­son­ne­ment théo­rique non seule­ment des champs de la lin­guis­tique, mais de ce qui la sépare de l’environnement inter­pré­ta­tif et dis­cur­sif des mots et des phrases qu’elle prend pour objet, et des diverses pra­tiques empi­riques en quoi consiste le lan­gage. L’occasion de renouer cer­tains liens était trop belle pour être man­quée par la revue Pra­tiques .

Laurent Per­rin

 

 


 

 

 

PRATIQUES N° 159/160, Décembre 2013

SOMMAIRE

Pré­sen­ta­tion

Laurent Per­rin

3

I. Le fige­ment en débat : fige­ment lin­guis­tique et défi­ge­ment dis­cur­sif

Aspects dia­chro­niques du phé­no­mène de fige­ment 9
Ber­nard Com­bettes
Fige­ment syn­taxique, séman­tique et prag­ma­tique 23
Gabrie­la Soare, Jacques Moes­chler
Le fige­ment des « actes de lan­gage sté­réo­ty­pés » en fran­çais et en alle­mand 42
Mau­rice Kauf­fer
Exten­sions lexi­cales et figures vives : une fron­tière essen­tielle 55
Michele Pran­di
Fige­ment de séquences défi­gées. Un com­merce deve­nu inéqui­table 69
Chris­tophe Cusi­ma­no

« C’est juste pour dire ». Varia­tions séman­tiques et régu­la­ri­té des opé­ra­tions lin­guis­tiques dans le cas du verbe dire

Pierre Péroz (*)

Etude de cas : soi-disant

Corinne Féron, Danielle Col­tier (*)

 

II. Défi­ge­ment dis­cur­sif et inter­pré­ta­tion

Fige­ment et défi­ge­ment : pro­blé­ma­tique théo­rique 79
Salah Mej­ri
Le phé­no­mène du détour­ne­ment dans le lan­gage des jeunes 98
Sil­via Pal­ma
De l’analysibilité au défi­ge­ment des expres­sions figées. 109
La leçon de Gio­no dans Les Âmes fortes
Laurent Per­rin
Poé­tiques du défi­ge­ment chez Gio­no et Beckett 127
Sophie Milcent-Law­son
De l’u­sage de la parole pro­ver­biale dans les textes dra­ma­tiques
André Petit­jean, Sabine Petillon (*)

 

III. Tra­duc­tion des expres­sions figées

Asté­rix en tra­duc­tion : les enjeux du fige­ment
Yvon Keromnes 147
Fige­ment et défi­ge­ment dans la tra­duc­tion. 165
L’exemple d’un roman de Gün­ter Grass
Heintz-Hel­mut Lüger
Le défi­ge­ment de phra­sèmes prag­ma­tiques et sa tra­duc­tion 179
Caro­line Per­not

 

IV. Appré­hen­sion épi­lin­guis­tique et didac­tique des expres­sions figées

Le trai­te­ment du « fige­ment » par des locu­teurs ordi­naires : 189
le sen­ti­ment lin­guis­tique d’« expres­sion toute faite » dans des
contextes de cri­tique du dis­cours poli­tique
Alice Krieg-Planque
Enquête (en contexte sco­laire) sur l’in­ter­pré­ta­tion de quelques 204
expres­sions : le rai­son­ne­ment lexi­cal entre fige­ment et ana­lo­gie
Caro­line Mas­se­ron
Trai­te­ment du fige­ment dans les manuels d’enseignement / appren­tis­sage 228
de FLE pour adultes
Natha­lie Ger­ber, Olha Luste-Chaâ
Pra­tiques a 40 ans
André Petit­jean 247
Résu­més des articles 250

Ce numé­ro a été coor­don­né par Laurent Per­rin et pré­pa­ré selon les normes AERES de publi­ca­tion des revues scien­ti­fiques.

(*) Consul­table sur http://www.pratiques-cresef.fr

 

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