Le biais de la raison pour l’esprit et le langage humain. Par rapport à quelques autres animaux

Laurent Per­rin,
Sor­bonne uni­ver­si­té, EA 4509 STIH (Sens Textes Infor­ma­tique His­toire)

Pra­tiques, lin­guis­tique, lit­té­ra­ture, didac­tique 199–200 | 2023, Dis­cours ani­maux, dis­cours sur les animaux.


Pré­am­bule

Je parle ici au nom de tous les êtres dotés d’une forme d’esprit, d’une apti­tude à men­ta­li­ser leurs états internes et les états de choses de leur envi­ron­ne­ment, à qui nous pour­rions être ten­tés de don­ner la parole. L’ambition de cette étude est de sai­sir les grandes lignes de ce qui déter­mine les rap­ports du lan­gage humain à l’esprit (et inver­se­ment), en vue d’appréhender en pre­mier lieu ce que l’on par­tage, mais ce qui consti­tue aus­si notre irré­duc­tible sin­gu­la­ri­té, par rap­port à celle des autres ani­maux qui nous entourent.

Il s’agit d’une réflexion phi­lo­so­phique assez per­son­nelle et enga­gée, d’orientation réso­lu­ment maté­ria­liste, empi­riste et prag­ma­tiste, mais qui se veut suf­fi­sam­ment infor­mée de neu­ros­ciences, de sémio­tique et de lin­guis­tique, pour faire un peu le tour des prin­ci­paux enjeux plu­ri­dis­ci­pli­naires asso­ciés aux opé­ra­tions de l’esprit et de la rai­son, dont pro­cèdent non seule­ment nos pen­sées, mais le lan­gage et la communication.

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Petit plaidoyer en faveur d’une linguistique de la parole inspirée de Saussure

(Une analyse linguistique et neurophysiologique de la phrase comme forme énonciative)

Laurent Per­rin,
laurentperrin.com

Col­loque inter­na­tio­nal sur Saus­sure (Genève-Paris, 2016–2017) :
« Le Cours de Lin­guis­tique Géné­rale 1916–2016 »


 

Avant-pro­pos

Pour avoir une quel­conque uti­li­té opé­ra­tion­nelle, la lin­guis­tique de la parole, telle qu’elle a été envi­sa­gée (et tou­jours repor­tée) par Saus­sure, ne doit se confondre à mon sens, ni avec une lin­guis­tique de la langue en soi, déta­chée de l’exercice énon­cia­tif et dis­cur­sif (sinon pour­quoi Saus­sure aurait-il évo­qué une lin­guis­tique de la parole à côté de celle de la langue ?), ni non plus avec une simple théo­rie du trai­te­ment inter­pré­ta­tif de l’information (sinon pour­quoi aurait-il évo­qué une lin­guis­tique et pas une simple théo­rie de la parole, par le rai­son­ne­ment logique et argu­men­ta­tif, les don­nées psy­cho­so­ciales ?). Si l’on en croit les inten­tions que l’on prête com­mu­né­ment à Saus­sure, sa volon­té aurait été sim­ple­ment d’écarter la parole de la langue, de l’expulser de la lin­guis­tique, et dès lors les dis­cus­sions ouvertes dans cette étude sont sans objet (ou du moins, ne concernent pas Saus­sure). Mais si l’on suit au contraire cer­tains com­men­ta­teurs récents (par exemple Ras­tier 2015), l’objectif de Saus­sure n’était pas de dis­so­cier, mais de codé­ter­mi­ner la langue et la parole en vue de les arti­cu­ler, de déter­mi­ner l’une en fonc­tion de l’autre. L’entreprise de Saus­sure, vue sous cet angle, n’a rien à voir avec celle de Chom­sky, qui a cher­ché à iso­ler la langue comme com­pé­tence lin­guis­tique de la per­for­mance dis­cur­sive.

Sans remettre en ques­tion l’autonomie de ce qui concerne d’un côté la langue comme sys­tème (ce qui serait un comble à pro­pos de Saus­sure), de l’autre le trai­te­ment véri­con­di­tion­nel et infé­ren­tiel (au sens de Grice, de Sper­ber & Wil­son) de l’information inter­pré­tée et com­mu­ni­quée (qui n’intéressait pas le pro­jet saus­su­rien), rien n’interdit de conce­voir ce pro­jet comme une heu­ris­tique sus­cep­tible de mettre en rap­port ce qui dans la langue est sta­tique et sys­té­ma­tique, la « valeur » concep­tuelle des signes au sens saus­su­rien (1972 [1915], 155s), et ce qui par ailleurs est dyna­mique et éva­lua­tif, qui concerne l’emploi de la langue en fonc­tion de la valeur des actes de lan­gage et de ce qu’ils repré­sentent. La notion de valeur n’est pas iden­tique dans les deux cas. Elle se rap­porte à des valeurs objec­ti­vables d’une part, en fonc­tion du sys­tème « col­lec­tif », « social », « uni­que­ment psy­chique » de la langue, de l’autre à des valeurs intrin­sè­que­ment sub­jec­tives impli­quant l’usage des signes par un locu­teur, la mise en œuvre « indi­vi­duelle », « psy­cho-phy­sique » de la langue par la parole (id., 37) ; la lin­guis­tique saus­su­rienne de la parole avait selon moi pour objec­tif de rendre compte de ce qui arti­cule le sens concep­tuel de ce qui est expri­mé aux actes de lan­gage et aux points de vue qui s’y rap­portent. On com­prend dans ces condi­tions ce que Saus­sure pou­vait avoir à l’esprit en par­lant d’une lin­guis­tique « de la parole », à côté de celle « de la langue » : une théo­rie de ce qui consiste à coder, non les formes concep­tuelles dont relève la valeur des signi­fi­ca­tions en langue, mais les actes de parole asso­ciés à la valeur des choses dont on parle et aux­quelles on pense, ceci par des opé­ra­tions consis­tant à ins­tru­men­ta­li­ser la langue dans la parole et la com­mu­ni­ca­tion. Ces deux lin­guis­tiques ne s’opposent pas, mais se com­plètent, s’articulent de façon com­plexe et problématique.

Le pro­jet saus­su­rien, dans cette optique, concerne une lin­guis­tique à deux étages ou à deux visages, qui regarde évi­dem­ment ce qui relève du code lin­guis­tique comme sys­tème, mais sans négli­ger son lien à ce qui est pro­cé­du­ral (ou énon­cia­tif), qui advient aus­si par la langue, mais concerne l’exercice et l’expérience de la parole. La lin­guis­tique de la parole selon Saus­sure se rap­porte alors à des élé­ments à la fois conven­tion­nels et énon­cia­tifs, que Bal­ly appel­le­ra ensuite sty­lis­tiques, avant de par­ler d’énonciation. Une forme avant l’heure de prag­ma­tique inté­grée (à la séman­tique lin­guis­tique) en quelque sorte, moins radi­cale que celle de Ducrot sans doute, car elle ne pré­tend pas absor­ber mais arti­cu­ler la langue aux opé­ra­tions énon­cia­tives et in fine infé­ren­tielles de la pragmatique.

Si l’on s’interroge sur l’opposition langue-parole selon Saus­sure, un bon point de départ consiste à regar­der com­ment Bal­ly s’approprie le champ de ce qu’il conçoit pré­ci­sé­ment comme une lin­guis­tique de la parole, par oppo­si­tion à celle de la langue, qu’il attri­bue à Saus­sure. Que Bal­ly ait trop par­lé de Saus­sure, ou pas assez, qu’il ait peut-être sim­pli­fié ou même occul­té par­fois ses vues, jusque dans cer­tains pas­sages de son édi­tion du Cours de lin­guis­tique géné­rale de Fer­di­nand de Saus­sure, pour se ména­ger le ter­rain lin­guis­tique de la parole, n’est pas exclu ; tout comme Saus­sure a sans doute tiré pro­fit de Bréal, ou comme Ben­ve­niste a par la suite occul­té l’influence de Bal­ly sur cer­taines de ses recherches. Il fait peu de doute en tout cas que les réflexions de Bal­ly sur l’opposition langue-parole ne soient issues de celles de Saus­sure, dont héri­te­ront ensuite notam­ment Ben­ve­niste et fina­le­ment Ducrot. Sans trop nous inquié­ter de ce qui revient à qui dans cette filia­tion des idées, l’objectif ici sera de faire res­sor­tir les avan­tages d’une lin­guis­tique qui pré­voit de faire place, dans la langue même, à l’exercice de la parole. Le cou­rant struc­tu­ra­liste saus­su­rien certes a ren­con­tré de sérieuses dif­fi­cul­tés, que la gram­maire géné­ra­tive et la prag­ma­tique infé­ren­tielle ont per­mis de sur­mon­ter. Mais l’approche saus­su­rienne a aus­si des atouts dont Bal­ly et Ben­ve­niste ont su tirer pro­fit pour ouvrir un che­min qui per­met­tra peut-être un jour de répa­rer cer­tains dom­mages que le grand coup de tor­chon géné­ra­ti­viste a fait subir aux sciences du lan­gage, pour sur­mon­ter cer­tains défauts du struc­tu­ra­lisme. La dis­cus­sion ouverte à cet effet dans le pre­mier volet de cette étude por­te­ra sur ce qui a trait à la phrase comme hori­zon lin­guis­tique de la parole selon Saussure.

Pour répondre à l’approche de la langue comme apti­tude cog­ni­tive, sur laquelle se fonde la gram­maire géné­ra­tive, ce petit plai­doyer en faveur d’une lin­guis­tique de la parole s’intéressera ensuite aux rela­tions du lan­gage et de l’esprit. L’analyse neu­ro­phy­sio­lo­gique pro­po­sée dans le second volet de cette étude aura pour objec­tif d’étayer les obser­va­tions lin­guis­tiques for­mu­lées dans un pre­mier temps, et acces­soi­re­ment de pro­po­ser une alter­na­tive cré­dible à la ten­dance actuelle un peu déses­pé­rante, en sciences du lan­gage comme en sciences cog­ni­tives, à assi­mi­ler le lan­gage et l’esprit humain à un pur dis­po­si­tif de trai­te­ment infé­ren­tiel (ou com­pu­ta­tion­nel) de l’information. Je pré­cise en outre qu’il n’est évi­dem­ment pas ques­tion ici de jeter le bébé avec l’eau du bain, que les dis­cus­sions qui suivent ne visent pas à oppo­ser mais à conci­lier les avan­tages res­pec­tifs des approches anta­go­nistes dont il vient d’être question.

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La subjectivité de l’esprit dans le langage

Dans A. Raba­tel, J.-M. Leblanc et M. Temar (dir.)
Sciences du lan­gage et neurosciences
Paris, Lam­bert Lucas, 2016, 189–209

 


 

Laurent Per­rin
Uni­ver­si­té de Paris-Est Cré­teil, CEDITEC

 

Résu­mé

A l’interface du lan­gage et de l’esprit, la sub­jec­ti­vi­té déter­mine la valeur des infor­ma­tions asso­ciées à ce que l’esprit conçoit et que repré­sente le lan­gage. On a cou­tume de négli­ger cette part sub­jec­tive, que le lan­gage et l’esprit humains ont héri­té du cri ani­mal dont ils sont issus, de la mini­mi­ser ou tout bon­ne­ment de l’ignorer. Je défends au contraire l’idée que ce qui a trait à la sub­jec­ti­vi­té de l’esprit se retrouve aujourd’hui dans le lan­gage, sous la forme de ce qui concerne les pro­prié­tés énon­cia­tives du sens des énon­cés. Le pre­mier volet de cette pré­sen­ta­tion porte sur les fon­de­ments neu­ro­naux de la sub­jec­ti­vi­té, enra­ci­née jusque dans les esprits d’avant la conscience. Le second volet défi­nit som­mai­re­ment la place de la sub­jec­ti­vi­té dans l’esprit humain conscient, à l’arrière-plan de ce qu’il cherche à appré­hen­der. Quant au troi­sième volet, il a pour objec­tif de cir­cons­crire ce qui concerne les traces de la sub­jec­ti­vi­té dans le lan­gage, les effets inter­pré­ta­tifs asso­ciés aux pro­prié­tés énon­cia­tives qui s’y rap­portent, au cœur même du sens lin­guis­tique et de la gram­maire des langues naturelles.

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