Je (n’) dis pas comme marqueur argumentatif polyphonique

Je (n’) dis pas comme marqueur argumentatif polyphonique

Laurent Per­rin

 

1. Avant-pro­pos

Les mar­queurs dis­cur­sifs par­tagent cer­taines pro­prié­tés dont la lin­guis­tique cherche à sai­sir les enjeux. Une dis­tinc­tion théo­rique très géné­rale – dis­cu­table sans doute, et loin d’être à ce jour consen­suelle – entre deux sortes d’indications séman­tiques com­plé­men­taires, sera exploi­tée à cet effet. D’un côté l’on admet com­mu­né­ment que les énon­cés repré­sentent des états de choses, au plan de leur conte­nu pro­po­si­tion­nel, par le moyen de pré­di­ca­tions des­crip­tives à visées réfé­ren­tielles. Mais d’un autre côté les connec­teurs et autres mar­queurs dis­cur­sifs seront ana­ly­sés comme des expres­sions extra-pré­di­ca­tives consis­tant à mon­trer conven­tion­nel­le­ment diverses pro­prié­tés énon­cia­tives assu­rant l’intégration dis­cur­sive, sous la forme de points de vue sub­jec­tifs orien­tés, de telles pré­di­ca­tions dans leur por­tée. La pre­mière par­tie de cette étude (point 2 ci-des­sous) aura pour objec­tif de pré­sen­ter et de jus­ti­fier le cadre théo­rique dont pro­cède cette oppo­si­tion entre ce qui est dit, ou décrit, au plan du conte­nu des énon­cés d’une part, de l’autre ce qui est mon­tré, ou joué, au plan énonciatif.

La suite de cette étude abor­de­ra sous cet angle l’analyse de Je (n’) dis pas comme connec­teur argu­men­ta­tif poly­pho­nique. Par­mi les dif­fé­rentes sortes de mar­queurs dis­cur­sifs, ce connec­teur sera pré­sen­té comme emblé­ma­tique d’une sous-caté­go­rie de mar­queurs consis­tant à inté­grer, nous dirons démons­tra­ti­ve­ment, l’énonciation d’une pré­di­ca­tion dans le cadre d’une période dis­cur­sive impli­quant dif­fé­rents points de vue argu­men­ta­tifs. Je (n’) dis pas sera ain­si com­pa­ré notam­ment à un autre mar­queur appa­ren­té, (Il) faut dire, dont les effets sont plus élé­men­taires. Ain­si dans les exemples suivants :

Faut dire qu’elle habite à Paris
Elle habite à Paris, je n’dis pas

les connec­teurs (en gras) déter­minent ce qui sera défi­ni comme l’incom­plé­tude dis­cur­sive d’une pré­di­ca­tion (en ita­liques), moda­li­sée démons­tra­ti­ve­ment comme jus­ti­fi­ca­tive ou res­pec­ti­ve­ment conces­sive d’informations asso­ciées à une uni­té de rang dis­cur­sif supérieur.

L’objectif sera de faire appa­raître que ces pro­prié­tés ne sont pas (ou plus) syn­chro­ni­que­ment réduc­tibles à une infé­rence inter­pré­ta­tive ou même à une simple rou­tine dis­cur­sive dont elles pro­cèdent dia­chro­ni­que­ment, fon­dées sur une méta-repré­sen­ta­tion pré­di­ca­tive par le verbe dire, enri­chie de pro­prié­tés déon­tiques par le verbe fal­loir, ou d’une force de réfu­ta­tion par la marque de néga­tion. En témoigne la dif­fi­cul­té de sub­sti­tuer alors au verbe dire un verbe de parole appa­ren­té comme affir­mer, sou­te­nir. De fait, ces for­mules sont deve­nues aujourd’hui des mar­queurs dis­cur­sifs en fran­çais contem­po­rain, dans la mesure où elles ne consistent plus essen­tiel­le­ment à méta-repré­sen­ter un dire que l’on pres­crit ou que l’on réfute (Comme dans On est for­cé de dire que…, Je n’ai jamais sou­te­nu que…), mais sim­ple­ment à moda­li­ser les pro­prié­tés énon­cia­tives d’une pré­di­ca­tion à visée argu­men­ta­tive. Cet article consis­te­ra dès lors à rendre compte, sous un angle dis­tri­bu­tion­nel d’abord (point 3), ensuite sous un angle séman­tique poly­pho­nique (point 4), des pro­prié­tés argu­men­ta­tives que Je (n’) dis pas impose à toute pré­di­ca­tion dans sa portée.

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L’ethos et le temps de l’oralité à l’écrit

Pra­tiques n° 153–154, 2012, 231–243

 


 

Laurent Per­rin
Uni­ver­si­té de Lor­raine, CREM

 

L’ethos a trait aux émo­tions, à la sub­jec­ti­vi­té du sujet de l’énonciation. Or de qui parle-t-on lorsqu’on parle du sujet de l’énonciation en séman­tique et en ana­lyse du dis­cours ? Et de quoi lorsqu’il est ques­tion de sub­jec­ti­vi­té et d’ethos ? [1]Sur la ques­tion de l’ethos, on pour­ra se réfé­rer à l’ouvrage col­lec­tif diri­gé par Amos­sy (1999), ain­si qu’à Main­gue­neau (1998, 1999). Voir aus­si sur ce sujet Raba­tel (2008).

Nous ferons la dis­tinc­tion, dans cette étude, entre trois sortes d’informations concer­nant l’ethos et la sub­jec­ti­vi­té dans l’interprétation des énon­cés. Après avoir oppo­sé l’ethos dis­cur­sif du locu­teur comme tel à celui, pré­dis­cur­sif, du sujet par­lant, et ensuite à celui du locu­teur comme être du monde repré­sen­té (ceci en fonc­tion des pro­prié­tés lin­guis­tiques qui s’y rap­portent), nous nous inté­res­se­rons à l’ethos dis­cur­sif que nous appel­le­rons effec­tif (ou ethos du locu­teur effec­tif) fon­dé sur une iden­ti­fi­ca­tion du locu­teur comme tel au sujet par­lant. L’objectif sera fina­le­ment d’analyser diverses formes de fic­tions énon­cia­tives asso­ciées à l’ethos dis­cur­sif effec­tif dans la presse écrite, lorsque le dis­cours se fonde sur une scé­no­gra­phie qui ne s’ajuste pas lit­té­ra­le­ment à l’interaction d’un jour­na­liste à son lec­teur. L’ethos de l’oralité à l’écrit sera à l’horizon de nos obser­va­tions, qui consis­te­rons fina­le­ment à cen­trer l’ethos dis­cur­sif effec­tif de l’écrit sur le temps fic­tif de l’oralité. [2]Une ver­sion anté­rieure de cette étude est parue en ligne dans Per­rin (2009), dont cet article pré­cise et refor­mule cer­taines obser­va­tions.

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Notes

1 Sur la ques­tion de l’ethos, on pour­ra se réfé­rer à l’ouvrage col­lec­tif diri­gé par Amos­sy (1999), ain­si qu’à Main­gue­neau (1998, 1999). Voir aus­si sur ce sujet Raba­tel (2008).
2 Une ver­sion anté­rieure de cette étude est parue en ligne dans Per­rin (2009), dont cet article pré­cise et refor­mule cer­taines observations.

La voix et le point de vue comme formes polyphoniques externes. Le cas de la négation 

Langue Fran­çaise n° 164, décembre 2009, 61–79

 


 

Laurent Per­rin
(Uni­ver­si­té Paul Ver­laine – Metz, CELTED, EA 3474)

 

L’objectif de cette étude sera d’examiner les faits poly­pho­niques sous l’angle de deux oppo­si­tions trans­ver­sales. La pre­mière, entre voix et point de vue, dis­tingue deux niveaux de sub­jec­ti­vi­té séman­tique, consti­tu­tifs de la struc­ture poly­pho­nique des phrases de la langue, asso­ciés res­pec­ti­ve­ment à la prise en charge des formes et des conte­nus à l’intérieur du sens des énon­cés. La seconde oppo­si­tion, entre poly­pho­nie interne et poly­pho­nie externe, tient au fait que la struc­ture poly­pho­nique des phrases peut se can­ton­ner à l’articulation de voix ou de points de vue impli­qués dans leur énon­cia­tion effec­tive, assu­mée par un seul et même locu­teur, mais que cette orga­ni­sa­tion peut aus­si être enri­chie dans l’interprétation des énon­cés, de manière à inté­grer maté­riel­le­ment en son sein, par cita­tion ou refor­mu­la­tion inter­po­sée, cer­taines voix ou points de vue aux­quels l’énoncé fait écho.

Ces dis­tinc­tions per­mettent de rendre compte de ce qui oppose, toutes choses égales par ailleurs, le dis­cours rap­por­té au style direct et au style indi­rect, les formes de moda­li­sa­tions auto­ny­miques aux moda­li­sa­tions pro­po­si­tion­nelles, le sens notam­ment des pro­verbes à celui des phrases géné­riques expri­mant un sté­réo­type (Per­rin à paraître 1), les expres­sions figées aux syn­tagmes ordi­naires (Per­rin à paraître 2), les déno­mi­na­tions dites délo­cu­tives (Ben­ve­niste 1966b, Ans­combre 1985) aux simples déno­mi­na­tions. En ce qui concerne les marques gram­ma­ti­cales ou dis­cur­sives, une telle oppo­si­tion per­met en outre de qua­li­fier ce qui carac­té­rise la visée méta­lin­guis­tique asso­ciée à l’emploi de cer­tains connec­teurs – comme celle du mais tra­duit par son­dern en alle­mand, par oppo­si­tion au mais argu­men­ta­tif tra­duit par aber (Bir­ke­lund, ce volume) – ou encore ce qui oppose la néga­tion dite méta­lin­guis­tique aux autres formes de néga­tions (Lar­ri­vée et Per­rin à paraître). La troi­sième par­tie de cette étude ten­te­ra d’appliquer ces dis­tinc­tions à ce qui oppose les usages dits des­crip­tifs, polé­miques et méta­lin­guis­tiques de la négation.

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Polyphonie et autres formes d’hétérogénéité énonciative : Bakhtine, Bally, Ducrot, etc.

Pra­tiques n° 123–124, 2004, 7–26

 


 

Laurent Per­rin
Uni­ver­si­té de Metz

 

Mots clés : Lin­guis­tique, ana­lyse du dis­cours, poly­pho­nie, dia­lo­gisme, énon­cia­tion, séquence écho, refor­mu­la­tion, point de vue, sujet par­lant, locu­teur, énonciateur.

 

Cette étude aborde dif­fé­rentes approches de la dimen­sion dia­lo­gique ou poly­pho­nique du lan­gage. En par­tant des écrits du lin­guiste russe Mikhaïl Bakh­tine, qui en a fait des concepts opé­ra­toires en sciences du lan­gage, nous ten­te­rons d’évaluer ce qu’il advient aujourd’hui de ces notions dans le cadre de dif­fé­rentes approches énon­cia­tives du sens.

Les approches en ques­tion s’inscrivent dans une tra­di­tion dont l’un des pion­niers, à qui l’histoire n’a sans doute pas encore com­plè­te­ment ren­du jus­tice, est incon­tes­ta­ble­ment Charles Bal­ly. Oswald Ducrot recon­naît notam­ment avoir pui­sé chez Bal­ly cer­taines obser­va­tions fon­da­trices de sa concep­tion selon laquelle les phrases de la langue qua­li­fient leur propre énon­cia­tion comme éma­nant de dif­fé­rentes voix, de dif­fé­rents points de vue.

Après celles de Bakh­tine et de Bal­ly, cer­taines pro­po­si­tions de Ducrot seront prises en compte et confron­tées à d’autres approches. Il appa­raî­tra que cette notion de poly­pho­nie est encore loin d’être sta­bi­li­sée, mais qu’elle annonce peut-être un vrai renou­vel­le­ment de nos concep­tions du sens. À condi­tion de s’entendre et de par­ve­nir à har­mo­ni­ser les forces en pré­sence, les approches et ten­ta­tives de des­crip­tions diverses, por­tant sur des faits poly­pho­niques plus ou moins appa­ren­tés. Cette étude vou­drait y contribuer.

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