Pra­tiques n° 123–124, 2004, 7–26

 


 

Laurent Per­rin
Uni­ver­si­té de Metz

 

Mots clés : Lin­guis­tique, ana­lyse du dis­cours, poly­pho­nie, dia­lo­gisme, énon­cia­tion, séquence écho, refor­mu­la­tion, point de vue, sujet par­lant, locu­teur, énon­cia­teur.

 

Cette étude aborde dif­fé­rentes approches de la dimen­sion dia­lo­gique ou poly­pho­nique du lan­gage. En par­tant des écrits du lin­guiste russe Mikhaïl Bakh­tine, qui en a fait des concepts opé­ra­toires en sciences du lan­gage, nous ten­te­rons d’évaluer ce qu’il advient aujourd’hui de ces notions dans le cadre de dif­fé­rentes approches énon­cia­tives du sens.

Les approches en ques­tion s’inscrivent dans une tra­di­tion dont l’un des pion­niers, à qui l’histoire n’a sans doute pas encore com­plè­te­ment ren­du jus­tice, est incon­tes­ta­ble­ment Charles Bal­ly. Oswald Ducrot recon­naît notam­ment avoir pui­sé chez Bal­ly cer­taines obser­va­tions fon­da­trices de sa concep­tion selon laquelle les phrases de la langue qua­li­fient leur propre énon­cia­tion comme éma­nant de dif­fé­rentes voix, de dif­fé­rents points de vue.

Après celles de Bakh­tine et de Bal­ly, cer­taines pro­po­si­tions de Ducrot seront prises en compte et confron­tées à d’autres approches. Il appa­raî­tra que cette notion de poly­pho­nie est encore loin d’être sta­bi­li­sée, mais qu’elle annonce peut-être un vrai renou­vel­le­ment de nos concep­tions du sens. À condi­tion de s’entendre et de par­ve­nir à har­mo­ni­ser les forces en pré­sence, les approches et ten­ta­tives de des­crip­tions diverses, por­tant sur des faits poly­pho­niques plus ou moins appa­ren­tés. Cette étude vou­drait y contri­buer.

I. Dia­lo­gisme et poly­pho­nie selon Bakh­tine

L’originalité de Bakh­tine a consis­té à mettre en ques­tion, dès les années 1930, l’idée tou­jours actuel­le­ment bien ancrée que le lan­gage n’implique sub­jec­ti­ve­ment que son auteur effec­tif, le sujet par­lant qui le pro­duit. En ver­tu de la méta­phore musi­cale qu’elle met en œuvre, la notion de poly­pho­nie ren­voie à un ensemble de voix orches­trées dans le lan­gage. Celle de dia­lo­gisme indique que ces voix s’interpellent et se répondent réci­pro­que­ment. Les approches qui s’en réclament consi­dèrent que le sens des énon­cés et des dis­cours, loin de consis­ter sim­ple­ment à expri­mer la pen­sée d’un sujet par­lant empi­rique impli­qué dans une inter­ac­tion effec­tive (une conver­sa­tion par exemple, un échange épis­to­laire, la publi­ca­tion d’un article de presse), consiste avant tout à mettre ver­ba­le­ment en scène une inter­re­la­tion de paroles et de points de vue impu­tés à des ins­tances plus ou moins abs­traites, que l’interprète est char­gé d’identifier pour com­prendre ce qui est dit.

À par­tir des années 1970, les hypo­thèses de Bakh­tine ont trou­vé en France un ter­rain favo­rable à leur influence, à l’intersection de divers cou­rants phi­lo­so­phiques, psy­cha­na­ly­tiques, lit­té­raires et lin­guis­tiques. Par­mi d’autres approches comme celle de Julia Kris­te­va (1969), de Tzve­tan Todo­rov (1981), les ana­lyses de Jac­que­line Authier-Revuz (1982, 1995) en témoignent notam­ment, qui cherchent à sai­sir la façon dont le dis­cours se repré­sente lui-même, dans le pro­ces­sus même où il s’énonce, comme éma­nant d’autres dis­cours et d’un lan­gage hété­ro­gène. Les tra­vaux de Sophie Moi­rand (1990) sur le dia­lo­gisme, plus récem­ment de Jacques Bres (1998, 1999), de Jeanne Marie Bar­bé­ris (Bar­bé­ris et Bres 2002), de Ber­trand Vérine (Bres et Verine 2003) à Mont­pel­lier, pour ne rele­ver que quelques exemples repré­sen­ta­tifs, s’inspirent aujourd’hui de Bakh­tine. On peut éga­le­ment citer le modèle gene­vois d’analyse du dis­cours déve­lop­pé à Genève autour d’Eddy Rou­let (1985, 2001), qui accorde une large place aux notions bakh­ti­niennes de dia­lo­gisme et de poly­pho­nie. En théo­rie lit­té­raire et en nar­ra­to­lo­gie, les hypo­thèses de Bakh­tine ont recou­pé cer­taines obser­va­tions de Gérard Genette (1972, 1983) sur la voix, la foca­li­sa­tion dans le récit lit­té­raire. Diverses approches du point de vue dans le récit comme celle d’Alain Raba­tel (1998), ou encore de Laurent Adert (1996) à pro­pos de Flau­bert, font réfé­rence à Bakh­tine. C’est essen­tiel­le­ment à Oswald Ducrot (1982, 1984) que l’on doit l’introduction de la notion de poly­pho­nie en séman­tique, dans le cadre d’une théo­rie fon­dée sur une concep­tion énon­cia­tive du sens ins­pi­rée de Bal­ly (1932). Plu­tôt qu’à Bakh­tine à qui Ducrot emprunte la notion de poly­pho­nie sans s’interroger plus avant sur sa théo­rie, c’est essen­tiel­le­ment chez Bal­ly que l’on trouve en germe les condi­tions de la théo­rie poly­pho­nique dont il sera fina­le­ment ques­tion dans cette étude. Mais avant d’en arri­ver là, res­tons-en pour l’instant à Bakh­tine, à sa concep­tion dia­lo­gique ou poly­pho­nique du sens des énon­cés et des dis­cours.

Selon Bakh­tine, le sens des énon­cés subit une double influence, res­pec­ti­ve­ment inter­dis­cur­sive et inter­lo­cu­tive (selon la ter­mi­no­lo­gie adop­tée notam­ment par Bres 1999). D’une part, les énon­cés entrent sys­té­ma­ti­que­ment en réso­nance inter­dis­cur­sive (ou inter­tex­tuelle) avec ce qui a déjà été dit à l’aide des mêmes mots ou à pro­pos du même objet ; ils font écho et réagissent à d’autres paroles ou points de vue qu’ils intègrent. « Sur toutes ses voies vers l’objet, dans toutes les direc­tions, le dis­cours en ren­contre un autre, ‘étran­ger’, et ne peut évi­ter une action vive et intense avec lui. Seul l’Adam mythique abor­dant avec sa pre­mière parole un monde pas encore mis en ques­tion, vierge, seul Adam-le-soli­taire pou­vait évi­ter tota­le­ment cette orien­ta­tion dia­lo­gique sur l’objet avec la parole d’autrui » relève à ce sujet Bakh­tine (1934, 102). Et d’autre part, au plan inter­lo­cu­tif cette fois, les énon­cés non seule­ment répondent, mais ils anti­cipent aus­si sur les inter­pré­ta­tions, annoncent les répliques poten­tielles d’un des­ti­na­taire, réel ou vir­tuel, auquel ils s’adressent. « Se consti­tuant dans l’atmosphère du ‘déjà dit’, le dis­cours est déter­mi­né en même temps par la réplique non encore dite, mais sol­li­ci­tée et déjà pré­vue » écrit Bakh­tine (1934, 103). N’importe quel frag­ment de conver­sa­tion fait appa­raître en quoi le par­tage des rôles entre inter­lo­cu­teurs ne se réduit pas à l’alternance de leurs tours de parole. En par­lant cha­cun rejoue constam­ment la par­ti­tion de l’autre, lui emprunte ou anti­cipe ses juge­ments, ses for­mu­la­tions. Cela est avé­ré non seule­ment dans le dia­logue, mais jusque dans les formes de dis­cours les plus déta­chées de toute inter­ac­tion effec­tive appa­rente. « Les dis­cours les plus intimes sont eux aus­si tra­ver­sés par des éva­lua­tions d’un audi­teur vir­tuel, d’un audi­toire poten­tiel, même si la repré­sen­ta­tion d’un tel audi­toire n’apparaît pas clai­re­ment à l’esprit du locu­teur » relève sur ce point Bakh­tine (1953, 294). Cette « dia­lo­gi­sa­tion inté­rieure du dis­cours, pré­cise-t-il ailleurs, […] pénètre dans toute sa struc­ture, dans toutes ses couches séman­tiques et expres­sives » (1934, 102).[1]Bien avant dif­fé­rents socio­logues ou psy­cho­lin­guistes amé­ri­cains comme Erving Goff­man (1967, 1981), William Labov (1972) ou John J. Gum­perz (1982), dont l’empirisme et les méthodes sont évi­dem­ment par­fai­te­ment étran­gers Bakh­tine, ce der­nier avait néan­moins pres­sen­ti le rôle que joue l’interaction en ce qui concerne la dimen­sion inter­lo­cu­tive du sens des énon­cés. Dans le cadre de cer­taines ana­lyses comme celle de Rou­let (1985), de Cathe­rine Ker­brat-Orec­chio­ni (1980, 1990), l’influences de ces cou­rants, issus de ...continuer

L’idée de Bakh­tine est que le sens des formes lin­guis­tiques et autres séquences dis­cur­sives, à quelque niveau que ce soit, émerge d’interrelations abs­traites impli­quant d’autres dis­cours ou points de vue, l’idée que le sens émane acti­ve­ment d’autres paroles (et non pas pas­si­ve­ment de la parole, comme le sup­po­sait Saus­sure). Il ne s’agit pas pour Bakh­tine de défi­nir le sens en fonc­tion d’un sys­tème de valeurs en soi ou a prio­ri comme le fait Saus­sure, mais en fonc­tion d’un ensemble de voix impli­quées dans l’usage des formes lin­guis­tiques, dans les idées expri­mées, le fait de s’adresser à quelqu’un, d’aborder tel ou tel sujet, dans tel ou tel contexte, etc. Le lan­gage selon Bakh­tine est une caisse de réso­nance où des voix se répondent, inter­agissent, s’articulent à dif­fé­rents niveaux der­rière ce qui est dit. Que ce soit dans la conver­sa­tion quo­ti­dienne ou dans la presse écrite, par exemple, d’où pro­viennent la plu­part des exemples ana­ly­sés dans cette étude, les faits dia­lo­giques ou poly­pho­niques abondent. Un jour­na­liste s’exprime géné­ra­le­ment au nom de ses sources ou de dif­fé­rents témoi­gnages, de son lec­teur sup­po­sé, de l’opinion com­mune. Non seule­ment les mots, les expres­sions, les phrases réa­li­sées, mais les conte­nus, les idées expri­mées, ne sont pas for­cé­ment assu­més par le jour­na­liste, comme le montre l’exemple ci-des­sous :

(1) Ven­dre­di pro­chain 19 mars s’ouvre à la porte de Ver­sailles l’annuel Salon du livre. La pre­mière idée qui vient, comme à tout auteur publiant au plus fort d’une actua­li­té extra-lit­té­raire char­gée : « Ça tombe mal, avec ce qui s’est pas­sé à Madrid, à deux jours de nos élec­tions régio­nales… et du prin­temps ! » Mau­vais coup pour la « chose écrite » et le « sup­port papier », comme on dit main­te­nant de peur que le simple mot de « livre » ne date, que l’imprimé s’avoue inca­pable de col­ler aux urgences.

Mais est-ce si sûr ? De la coïn­ci­dence entre une fête de la lec­ture et une réa­li­té dra­ma­tique, ne peut-on pas tirer une leçon inverse ? […] [Le Monde, Ber­trand Poi­rot-Del­pech, 17/3/04]

Retrans­crites en ita­lique et entre guille­mets dans le texte ori­gi­nal, selon les pro­cé­dés typo­gra­phiques signa­lant une cita­tion directe, cer­taines séquences dis­cur­sives sont expli­ci­te­ment pré­sen­tées d’abord comme le fait de « tout auteur publiant au plus fort d’une actua­li­té extra-lin­guis­tique char­gée », ensuite comme le fait d’un « on » ano­nyme auquel le sujet par­lant ne fait qu’emprunter les notions de « chose écrite » et de « sup­port papier ». Ces pre­mières formes de dia­lo­gisme ou de poly­pho­nie consistent à pré­tendre rap­por­ter, à citer l’énonciation d’autrui, sans for­cé­ment renon­cer à reven­di­quer per­son­nel­le­ment ce qui s’y trouve expri­mé. Elles révèlent que les mots, les expres­sions, les phrases et autres séquences dis­cur­sives peuvent être l’émanation de voix étran­gères que le sujet par­lant évoque, avec les­quelles il semble enta­mer une sorte de ‘dia­logue’ abs­trait dans le cadre de son propre discours.[2]Les ana­lyses de Jac­que­line Authier-Revuz se concentrent essen­tiel­le­ment sur ce pre­mier niveau de faits dia­lo­giques ou poly­pho­niques. Les formes d’hétérogénéité dont il vient d’être ques­tion, qu’elle défi­nit comme mon­trées par le sujet par­lant, s’articulent à ce qu’elle conçoit comme l’hétérogénéité consti­tu­tive des uni­tés lin­guis­tiques dans le dis­cours, de la langue elle-même qui appar­tient par défi­ni­tion à l’autre, à la com­mu­nau­té lin­guis­tique, hété­ro­gé­néi­té que le sujet par­lant ...continuer

Dans d’autres cas le dia­lo­gisme et la poly­pho­nie ne tiennent pas tant aux mots des autres, aux for­mu­la­tions et expres­sions lin­guis­tiques, qu’aux seuls conte­nus, aux opi­nions expri­mées, rela­ti­ve­ment à tel ou tel objet de dis­cours. À plu­sieurs reprises, Bakh­tine insiste sur le fait que l’autre dans le dis­cours ne tient pas seule­ment aux mots employés, mais aux points de vue, aux éva­lua­tions expri­mées, par­fois tout à fait indé­pen­dam­ment des for­mu­la­tions aux­quelles on a recours. On peut par exemple rele­ver à ce sujet que le jour­na­liste assume l’expression « mau­vais coup » en (1), mais pas le point de vue selon lequel les atten­tats de Madrid et les pro­chaines élec­tions régio­nales seraient défa­vo­rables au Salon du livre. Même si dans ce cas l’énonciation de l’expression « mau­vais coup » n’est pas en cause, il n’en reste pas moins que le sujet par­lant refor­mule alors le point de vue d’autrui pré­cé­dem­ment cité, sans le prendre per­son­nel­le­ment en charge, comme le confirme l’enchaînement qui aus­si­tôt met ce point de vue en doute (« Mais est-ce si sûr ? »), ini­tiant une séquence dis­cur­sive expri­mant un point de vue inverse.

Les notions de dia­lo­gisme ou de poly­pho­nie selon Bakh­tine s’appliquent à dif­fé­rents ensembles de faits, à dif­fé­rents niveaux d’organisation lin­guis­tique ou dis­cur­sive, dont les liens ne sont pas tou­jours appa­rents, jusqu’à embras­ser cer­taines formes d’hétérogénéité énon­cia­tive asso­ciées sim­ple­ment à la nature de ce qui est dit. Si l’on prend, par exemple, le tout pre­mier énon­cé de (1), pré­ci­sant les dates et le lieu du Salon du livre, on peut rele­ver qu’il n’a pas exac­te­ment le même sta­tut énon­cia­tif, compte tenu de l’identité fac­tuelle de ce qu’il exprime, que les énon­cés d’opinion dont il vient d’être ques­tion, qui expriment un point de vue argu­men­ta­tif. Dans le cas d’un énon­cé géné­rique par exemple, ou d’un énon­cé éta­blis­sant des faits his­to­riques comme c’est le cas en l’occurrence, le sujet par­lant ne s’engage pas de la même façon que dans un énon­cé d’opinion. Et de même, dans l’exemple sui­vant, le jour­na­liste engage un récit impli­quant dif­fé­rents points de vue qu’il ne prend pas tous iden­ti­que­ment en charge. En par­lant tan­tôt du « jeune gar­çon » et de « ses parents », tan­tôt de l’« impos­teur » ou du « faux Léo », le jour­na­liste ne joue pas sur dif­fé­rentes expres­sions ou for­mu­la­tions, mais sur dif­fé­rents points de vue impu­tés aux per­son­nages de l’histoire qu’il relate :

(2) Le 21 février, les gen­darmes reçoivent l’appel d’un gar­çon, voix fluette, angois­sée. Il dit s’appeler Léo Bel­ley. Le nom d’un petit gar­çon dis­pa­ru à l’été 1996, à l’âge de 6 ans […] Les enquê­teurs ont choi­si de ne pas pré­ve­nir les parents, pour ne pas ris­quer de fausse joie. […] L’imposteur a soi­gneu­se­ment atti­ré les gen­darmes à lui. […] Ils lui ont deman­dé son nom. Le jeune gar­çon a répon­du « Léo ». Il avait l’air tout éton­né. […] Lorsque les gen­darmes lui ont dit qu’il n’était pas Léo, ils ont vu le gar­çon se méta­mor­pho­ser. Le petit Léo à la voix timo­rée s’est mis à par­ler avec une voix d’homme. Il a sou­le­vé un lourd fau­teuil pour le lan­cer sur les enquê­teurs. Les gen­darmes l’ont maî­tri­sé, avant de prendre ses empreintes digi­tales et de l’écrouer. Ils ont appris ain­si que le faux Léo s’appelle Fré­dé­ric Bour­din, qu’il a 30 ans […] [Libé­ra­tion, 8/3/2004]

Le jour­na­liste glisse ici alter­na­ti­ve­ment d’un point de vue naïf, celui des gen­darmes au début du récit, croyant avoir affaire au petit Léo, à un point de vue infor­mé de l’imposture, résul­tant de l’expérience de l’ensemble de la dié­gèse. Contrai­re­ment aux points de vue impli­qués dans l’interlocution entre le jour­na­liste et son lec­teur en (1) (« Mais est-ce si sûr ? »), ceux de l’exemple (2) se rap­portent aux évé­ne­ments de l’histoire ; leur fonc­tion n’est plus argu­men­ta­tive et inter­lo­cu­tive, mais nar­ra­tive (c’est-à-dire tem­po­relle, cau­sale, psy­cho­lo­gique, etc.) Dépour­vue de ses dimen­sions argu­men­ta­tives et inter­lo­cu­tives, la notion de dia­lo­gisme semble par­fois moins aisé­ment rece­vable, même au sens tech­ni­co-méta­pho­rique de Bakh­tine, car le nar­ra­teur ne s’adresse pas et même n’argumente pas, ne cherche pas à convaincre, mais raconte, par la voix de per­son­nages absor­bés par la dié­gèse, satu­rés par leur fonc­tion dié­gé­tique. Dans le cadre de cer­tains récits géné­ra­le­ment hété­ro­dié­gé­tiques et écrits (plu­tôt qu’homodiégétiques et oraux, conver­sa­tion­nels), le nar­ra­teur ne s’implique pas per­son­nel­le­ment et n’implique pas son lec­teur der­rière les points de vue qu’il met en scène ; il ne hié­rar­chise pas ces points de vue en fonc­tion de ce qu’il cherche per­son­nel­le­ment à com­mu­ni­quer.

Il n’est pas éta­bli en quoi consiste pré­ci­sé­ment la dis­tinc­tion entre dia­lo­gisme et poly­pho­nie selon Bakh­tine, lequel n’avait d’ailleurs pro­ba­ble­ment pas à l’esprit une dis­tinc­tion concep­tuelle bien défi­nie entre ces notions aux­quelles il a recours dans des écrits dis­tincts rédi­gés à des époques dif­fé­rentes. La notion de poly­pho­nie semble néan­moins s’appliquer pour lui, si ce n’est exclu­si­ve­ment à Dos­toïevs­ki, du moins à un genre de récit émi­nem­ment lit­té­raire et plus ou moins affran­chi, éman­ci­pé de la tutelle inter­lo­cu­tive qui pèse sur la parole ordi­naire, déta­ché des contraintes d’explicitation, de mar­quage, d’organisation, de hié­rar­chi­sa­tion, qui régissent la parole ordi­naire. C’est le cas des récits de Dos­toïevs­ki, mais aus­si de nom­breux autres récits pas for­cé­ment littéraires.[3]La spé­ci­fi­ci­té de cer­tains récits lit­té­raires ne tient pas tant au récit en soi et aux faits poly­pho­niques qu’il met en jeu qu’à une forme de contrôle et d’exploitation que l’on pour­rait dire à long terme des faits en ques­tion dans le dis­cours, qui per­met au nar­ra­teur de s’effacer dura­ble­ment der­rière tel ou tel point de vue qu’il met en scène. C’est ain­si que dans Madame Bova­ry, par exemple, le nar­ra­teur s’absente tota­le­ment et adopte le point de vue d’Emma tout au long du roman, jusqu’à la mort de son héroïne, ...continuer C’est même l’une des fonc­tions essen­tielles du récit que de se cou­per ain­si de l’interaction effec­tive dont il relève et de cer­tains effets inter­lo­cu­tifs qui en découlent. Bakh­tine aurait-il accep­té d’appliquer la notion de poly­pho­nie à ce qui se pro­duit en (2), tout en réser­vant celle de dia­lo­gisme à des exemples plus argu­men­ta­tifs et inter­lo­cu­tifs comme en (1) ?

La ques­tion est assez vaine. Cer­tains spé­cia­listes de Bakh­tine auront peut-être d’autres expli­ca­tions, non moins argu­men­tées et convain­cantes, de ce qui dis­tingue les faits dia­lo­giques et poly­pho­niques. Cer­tains cal­que­ront peut-être tout bon­ne­ment cette dis­tinc­tion sur ce qui oppose l’interlocutif et l’interdiscursif, sans faire réfé­rence à la nar­ra­tion ; d’autres la rap­pro­che­ront de ce qui sépare, chez Authier-Revuz, l’hétérogénéité consti­tu­tive du dis­cours et l’hétérogénéité mon­trée ; d’autres encore de ce qui oppose le dia­lo­gisme en langue et la poly­pho­nie en dis­cours, ou l’inverse. En l’absence de théo­rie uni­taire et d’arbitrage défi­ni­tif, la notion de poly­pho­nie me semble pré­fé­rable à un niveau géné­ral, étant plus ouverte et aus­si moins contrai­gnante, moins confu­sé­ment liée à l’idée de dia­logue, qu’elle n’exclut pas bien enten­du, mais dont elle n’est pas non plus inté­gra­le­ment tri­bu­taire. Quoi qu’on en dise, à faire le choix inverse, on met l’accent sur la dimen­sion inter­lo­cu­tive du phé­no­mène, ce qui oriente d’entrée de jeu l’analyse. La notion de poly­pho­nie n’a pas cet incon­vé­nient. Cela n’aura sans doute pas échap­pé à Ducrot qui évite soi­gneu­se­ment la notion de dia­lo­gisme, pour­tant bien plus cou­rante chez Bakh­tine et ses com­men­ta­teurs les plus fidèles.

Diverses théo­ries se réclament aujourd’hui de Bakh­tine, sur le mar­ché des sciences du lan­gage, sans être for­cé­ment en accord sur le sens à don­ner à cet héri­tage, sur la leçon qu’il faut en tirer en lin­guis­tique et en ana­lyse du dis­cours. Chez Authier-Revuz notam­ment, l’accent est mis sur la façon dont le dis­cours per­met de pré­sen­ter les formes lin­guis­tiques dont il se com­pose comme venues d’ailleurs, comme éma­nant d’autres dis­cours. L’approche d’Authier-Revuz se concentre essen­tiel­le­ment sur l’altérité énon­cia­tive des formes lin­guis­tiques en soi, par le jeu de diverses formes de moda­li­sa­tion auto­ny­mique, sur l’hétérogénéité locu­toire du dis­cours pour­rait-on dire, dont attestent notam­ment l’énonciation des expres­sions « chose écrite » et « sup­port papier » en (1). Mais com­ment sai­sir alors ce qui se pro­duit lorsque la forme lin­guis­tique n’est pas direc­te­ment en cause, lorsque la poly­pho­nie ne tient pas tant à l’énonciation de telle ou telle expres­sion qu’à un point de vue qu’elle exprime, comme c’est le cas notam­ment lorsqu’il est ques­tion d’un « mau­vais coup » pour le Salon du livre en (1), du « petit Léo » en (2) ? Aucune forme d’autonymie dans les cas de ce genre, de cita­tion directe ou locu­toire. Quels que soient l’intérêt et la per­ti­nence des obser­va­tions d’Authier-Revuz, celles-ci n’en res­tent pas moins tri­bu­taires d’une concep­tion locu­toire de l’énonciation qui ne s’applique pas à l’ensemble des faits dia­lo­giques ou poly­pho­niques selon Bakh­tine.

Est-ce bien éton­nant ? Je ne le pense pas. Aucune théo­rie uni­taire ne sau­rait à ce jour embras­ser l’ensemble des faits poly­pho­niques ou dia­lo­giques selon Bakh­tine, qui comme on l’a vu se déploie à dif­fé­rents niveaux, par­fois sans lien appa­rent les uns aux autres. Les ana­lyses bakh­ti­niennes sont plus proches d’une heu­ris­tique per­met­tant à diverses approches d’organiser et d’approfondir leurs obser­va­tions que d’une théo­rie struc­tu­rée et empi­ri­que­ment fon­dée. L’avenir nous dira si les intui­tions de Bakh­tine peuvent abou­tir fina­le­ment à une théo­rie uni­taire. En atten­dant, il fau­dra se conten­ter d’appréhender l’ensemble des fais dia­lo­giques ou poly­pho­niques comme à tra­vers un kaléi­do­scope, comme un patch­work ou une mosaïque, dont diverses théo­ries s’approprient cha­cune quelques frag­ments, plu­tôt que comme un domaine de faits struc­tu­rés et homo­gènes.

Chez Rou­let, la notion de poly­pho­nie s’applique notam­ment à la refor­mu­la­tion d’un dis­cours objet ou d’un point de vue, indé­pen­dam­ment de toute reprise cita­tive ou autre forme de moda­li­sa­tion auto­ny­mique. Moins contrai­gnante sur ce point que celle d’Authier-Revuz, elle reste néan­moins elle aus­si, sur d’autres plans, plus limi­tée que celle de Ducrot, par exemple, qui conçoit la poly­pho­nie comme une archi­tec­ture de voix simul­ta­nées asso­ciées aux phrases de la langue, plu­tôt que comme une simple ordon­nance de voix asso­ciées aux séquences suc­ces­sives de cer­tains dis­cours. Bakh­tine avait-il à l’esprit une image aus­si para­dig­ma­tique et abs­traite de la poly­pho­nie, conforme à l’exploitation plus séman­tique que stric­te­ment syn­tag­ma­tique et dis­cur­sive éla­bo­rée par Ducrot ? Quoi qu’il en soit, la notion de poly­pho­nie selon Ducrot, bien qu’héritée de Bakh­tine, repose sur une concep­tion énon­cia­tive du sens remon­tant en pre­mier lieu à Bal­ly. Ce double héri­tage n’a rien de contra­dic­toire. À dif­fé­rents nivaux – en ce qui concerne notam­ment l’énonciation, le style, la gram­maire, le lexique, la rela­tion langue-parole, etc. – les conver­gences entre Bal­ly et Bakh­tine sont nom­breuses, sans qu’il soit tou­jours facile de déter­mi­ner s’il s’agit d’une réelle influence de Bal­ly ou d’une simple concor­dance de vues fon­dée sur cer­tains désac­cords iden­tiques à l’égard de Saussure.[4]On sait que les auteurs du cercle Bakh­tine ne se privent pas de citer Bal­ly à plu­sieurs reprise dans leurs der­niers tra­vaux (notam­ment en ce qui concerne le style indi­rect libre).

 

II. Sujet par­lant et sujet modal selon Bal­ly

Bien avant Emile Ben­ve­niste (1966) et John L. Aus­tin (1962), on doit à Bal­ly (1932) d’avoir rele­vé que les phrases de la langue ne consistent pas sim­ple­ment à décrire le monde à tra­vers les conte­nus qu’elles expriment ; qu’elles consistent aus­si à qua­li­fier et à mettre en scène leur propre énon­cia­tion. Selon Bal­ly (1932, 35–36), les phrases com­prennent non seule­ment un dic­tum, consa­cré à l’expression de leur conte­nu, c’est-à-dire à la des­crip­tion d’états de choses aux­quels elles réfèrent, mais un modus, voué à une sorte de mise en scène conven­tion­nelle de l’opération même consis­tant à pen­ser et à décrire les états de choses en ques­tion. Bal­ly cherche à faire appa­raître que l’énonciation est aus­si l’objet du sens, que le sens consiste non seule­ment à décrire le monde, mais à mon­trer l’énonciation, à en pré­sen­ter une image (sui-réfé­ren­tielle ou réflexive) à tra­vers un style aus­si bien que de cer­taines for­mules expres­sives ou modales au sens large, cer­taines marques pro­so­diques à l’oral, etc.[5]Voir à ce sujet l’article de Jean-Louis Chiss (1985), voir éga­le­ment l’ouvrage de Syl­vie Dur­rer (1996). En digne héri­tier de Bal­ly, Ducrot pré­cise bien à ce sujet que l’objet de la prag­ma­tique lin­guis­tique (ou prag­ma­tique inté­grée) ne tient pas « de ce que l’on fait en par­lant, mais de ce que la parole, d’après l’énoncé lui-même, est cen­sée faire » (1984 : 174). Il est évident que dans bien des cas ces sortes de pré­sen­ta­tions ou repré­sen­ta­tions théâ­tra­li­sées que délivre la parole de son dis­po­si­tif énon­cia­tif (c’est-à-dire de celui qui la pro­duit et de celui à qui elle est adres­sée, du moment, du lieu où elle est énon­cée, des croyances et des actes de paroles qu’elle met en jeu, etc.) coïn­cident avec ce que l’on conçoit de sa situa­tion effec­tive. Mais il est éga­le­ment fré­quent que cer­taines dis­tor­sions se pro­duisent, à dif­fé­rents niveaux, entre l’énonciation réelle et l’énonciation telle qu’elle se trouve pré­sen­tée dans le dis­cours, dans le sens même des phrases énon­cées. C’est le cas dans le pas­sage ci-des­sous, par exemple, tiré d’un article du Nou­vel Obser­va­teur où un jour­na­liste s’adresse en ces termes à ses lec­teurs :

(3) C’est bon­nard. T’es une vedette de ciné­ma, d’Hollywood, tu te pré­sentes à l’élection de gou­ver­neur en Cali­for­nie. Pof ! t’es élu. C’est ce qui est arri­vé à Schwar­ze­neg­ger et vous savez quoi ? Il tient des vies d’hommes dans ses mains, main­te­nant, Schwar­ze­neg­ger. Après l’illusion, la chair et le sang. Le pre­mier condam­né à qui il pou­vait accor­der la grâce, qu’il lui a refu­sée, sera exé­cu­té le 10 février. […] [Le Nou­vel Obser­va­teur, 5–11/2/04]

En ver­tu de ses diverses pro­prié­tés sty­lis­tiques (au sens de Bal­ly), ce pas­sage com­mence par pré­sen­ter son énon­cia­tion comme éma­nant d’une conver­sa­tion fami­lière entre admi­ra­teurs d’Arnold Schwar­ze­neg­ger et du rêve amé­ri­cain. Or le lec­teur sait per­ti­nem­ment qu’il est en train de lire un article de presse hos­tile à l’acteur. Ce fai­sant le lec­teur dis­tingue l’auteur effec­tif de l’article, ses idées, la gra­vi­té de son pro­pos, de celui qui endosse la légè­re­té de ton, l’oralité fon­dée sur le registre (« C’est bon­nard »), le tutoie­ment, les phrases cli­vées et ellip­tiques (« T’es une vedette de ciné­ma, d’Hollywood, tu te pré­sentes… »), les ono­ma­to­pées et abré­via­tions (« Pof ! t’es élu »), etc. Contrai­re­ment au sujet par­lant qui est un être empi­rique, res­pon­sable de l’activité effec­tive (arti­cu­la­toire ou scrip­tu­rale, cog­ni­tive, sociale) en quoi consiste la parole, le sujet modal est une image inté­rieure au sens. Ce der­nier n’est pas celui qui parle et pense effec­ti­ve­ment, le res­pon­sable empi­rique de la parole, mais celui que le lan­gage pré­sente, dans son sens même, comme celui qui parle et pense ce qui est dit. Cette dis­tinc­tion de Bal­ly a de long­temps pré­cé­dé et sans doute ins­pi­ré les obser­va­tions de Ben­ve­niste (1966) sur la sub­jec­ti­vi­té dans le lan­gage, l’appareil for­mel de l’énonciation, et ce fai­sant les approches qui y font allu­sion notam­ment en ana­lyse du dis­cours. La notion de scé­no­gra­phie chez Domi­nique Main­gue­neau (1998, 71–76), par exemple, pré­sup­pose une telle dis­so­cia­tion, de même que plus géné­ra­le­ment l’ensemble des approches éma­nant de ce que Main­gue­neau défi­nit comme met­tant « au pre­mier plan l’organisation tex­tuelle ou le repé­rage de marques d’énonciation » (Cha­rau­deau et Main­gue­neau, 2002, 44). La dis­tinc­tion entre « ethos dis­cur­sif » et « ethos préa­lable ou pré­dis­cur­sif » en par­ti­cu­lier ren­voie à ce qui oppose sujet modal et sujet par­lant.

Comme l’écrit Bal­ly, « le sujet modal peut être le plus sou­vent en même temps le sujet par­lant » (1932, 37), mais pour autant les exemples ne manquent pas d’une dis­so­cia­tion plus ou moins nette entre le pro­duc­teur effec­tif de la parole et celui qui s’y trouve pré­sen­té comme assu­mant une telle res­pon­sa­bi­li­té. Ain­si per­sonne ne son­ge­ra, dans un roman de science-fic­tion, que celui qui raconte son voyage sur la pla­nète Mars doit être iden­ti­fié au sujet par­lant réel. La dis­tinc­tion qu’a pu faire Genette entre l’auteur d’un roman, dont on sait qu’il est la source effec­tive et bien réelle d’un récit de fic­tion, et le nar­ra­teur, qui n’est qu’une image fic­tive, inté­rieure au sens, de celui qui raconte une his­toire vécue, illustre elle aus­si par­fai­te­ment l’opposition géné­rale pro­po­sée par Bal­ly. Dans les termes de Ducrot, il fau­drait dire alors que le locu­teur, auquel ren­voient notam­ment les pro­noms de pre­mière per­sonne, ne coïn­cide pas avec le sujet par­lant, dont le nom est écrit sur la cou­ver­ture. Pour prendre un tout autre exemple, un énon­cé comme « Je me bois frais ! » ou « Secouez-moi ! » sur une bou­teille de jus de fruit ren­voie aus­si à un locu­teur par­fai­te­ment fic­tif, qui ne cor­res­pond à aucun sujet par­lant réel. Quant au locu­teur d’un pro­verbe ou d’un énon­cé géné­rique, il coïn­cide avec une ins­tance col­lec­tive à laquelle le sujet par­lant ne fait au mieux que s’associer indi­rec­te­ment. D’où l’étrangeté d’un énon­cé comme « A mon avis les chats mangent les sou­ris » ou « Je trouve que l’habit ne fait pas le moine ».[6]Sur cette pro­prié­té des énon­cés géné­riques et des pro­verbes, se réfé­rer à Georges Klei­ber (1988, 1989) . En ce qui concerne la notion de locu­teur géné­rique, de ON-locu­teur, voir Jean-Claude Ans­combre (2000). Cer­tains énon­cés n’ont par­fois tout bon­ne­ment pas de locu­teur iden­ti­fiable, même s’ils sont tou­jours le fait bien évi­dem­ment d’un sujet par­lant empi­rique. Un énon­cé comme « Hélas la chaus­sée est glis­sante aujourd’hui ! », par exemple, serait assez inadé­quat sur un pan­neau élec­tro­nique au-des­sus d’une auto­route, contrai­re­ment à une variante dépour­vue d’allusion mar­quée à l’énonciation.

Afin d’illustrer ce qui oppose le locu­teur au sujet par­lant, Ducrot prend le cas d’une cir­cu­laire de la forme « Je sous­si­gné… », dont le locu­teur est absent tant qu’elle n’a pas été rem­plie par quelqu’un. Dans ce cas éga­le­ment le locu­teur n’a nul besoin de coïn­ci­der avec l’être empi­rique effec­ti­ve­ment res­pon­sable de la rédac­tion du texte. Selon Ducrot, le rôle de la signa­ture est pré­ci­sé­ment « d’assurer l’identité entre le locu­teur indi­qué dans le texte et un [quel­conque] indi­vi­du empi­rique […] grâce à une norme sociale qui veut que la signa­ture soit authen­tique […] l’auteur empi­rique de la signa­ture doit être iden­tique avec l’être indi­qué, dans le sens de l’énoncé, comme son locu­teur. Dans la conver­sa­tion quo­ti­dienne, c’est la voix […] qui authen­ti­fie l’assimilation du locu­teur à un indi­vi­du empi­rique par­ti­cu­lier, celui qui pro­duit effec­ti­ve­ment la parole » (1984,194–195). Bien sou­vent ces deux ins­tances, res­pec­ti­ve­ment empi­rique et dis­cur­sive, ne se confondent que par­tiel­le­ment dans l’interprétation sans que cela entraîne de dif­fi­cul­tés. Dans l’exemple sui­vant, la jour­na­liste ne coïn­cide pas exac­te­ment avec la locu­trice. Cer­taines de leurs pro­prié­tés cor­res­pondent ; les marques de genre, par exemple (« Je suis pré­pa­rée à la défaite »), repré­sentent bien l’identité fémi­nine de la jour­na­liste, mais les hési­ta­tions de la locu­trice, en ce qui concerne son anti-amé­ri­ca­nisme, n’ont pas la même force repré­sen­ta­tive et ne sont même que pur arti­fice rhé­to­rique :

(4) J’hésite : fau­dra-t-il déses­pé­rer « des Amé­ri­cains » si à coup de mil­lions et de tru­cages divers l’actuel pré­sident par­vient à gar­der son poste ? Fau­dra-t-il les rendre res­pon­sables de la gabe­gie poli­tique où nous sommes entraî­nés s’ils en réélisent le fau­teur ? J’avoue qu’une telle recon­ver­sion me coû­te­rait. La pres­sion s’accroît pour que je me pré­pare à faire le pas, mais j’hésite.

L’anti-américanisme est une région trop instable à mon goût. Si cette foi dépend du résul­tat des urnes, c’est qu’elle est bien super­fi­cielle. Sur­tout pour quelqu’un comme moi, du genre démo­crate, qui a accep­té les divi­sions de la socié­té et ses conflits internes. J’ai mes opi­nions, que je vou­drais voir par­ta­gées lar­ge­ment, mais je suis pré­pa­rée à la défaite. Ni les vic­toires ni les échecs ne sont défi­ni­tifs. Les socié­tés poli­ti­que­ment ouvertes décou­ragent les illu­sions mais pro­tègent du déses­poir. Mes amis démo­crates aux Etats-Unis sont inquiets, ce n’est pas le moment de les lâcher ; ils ont besoin de moi. […]

La cote­rie qui démontre son incom­pé­tence à la Mai­son-Blanche n’a plus de poli­tique pour l’organisation du monde. L’anti-américanisme ne la rem­pla­ce­rait pas. Il n’y a donc plus à hési­ter, j’y renonce défi­ni­ti­ve­ment. [Le Temps, 2/6/04]

Per­sonne ne com­prend que la jour­na­liste est réel­le­ment ten­tée, au moment de com­men­cer son article, par l’anti-américanisme, pour se convaincre elle-même du contraire au contact de ses propres argu­ments, et fina­le­ment y renon­cer dans le der­nier para­graphe. On com­prend que les hési­ta­tions de la locu­trice sont un rôle énon­cia­tif, une mise en scène dis­cur­sive, plu­tôt qu’un simple évé­ne­ment de la réa­li­té, une éma­na­tion de ses réelles hési­ta­tions face à une ten­ta­tion. Mais en quoi consiste pré­ci­sé­ment ce rôle ?

Selon Ducrot, le locu­teur a par­fois deux faces, deux visages dif­fé­rents. Ducrot parle du locu­teur en tant que tel et du locu­teur en tant qu’être du monde. Le locu­teur en tant que tel est celui qui est pré­sen­té comme le res­pon­sable du choix des mots, du style, de l’ethos et pathos dis­cur­sif. Il est celui qui endosse la gros­siè­re­té lorsqu’on se met à jurer, qui assume les émo­tions ou autres états psy­cho­lo­giques asso­ciés à l’énonciation par toute for­mule modale ou expres­sive ; c’est lui qui est vu comme triste lorsqu’on dit « Hélas ! », heu­reux lorsqu’on s’écrie « Chic ! », sou­la­gé dans « Ouf ! ». C’est lui qui engage une sup­po­si­tion lorsqu’on dit « Je pense que… », « J’imagine que… ». Il prend aus­si logi­que­ment en charge la force asser­tive, inter­ro­ga­tive ou direc­tive des actes illo­cu­toires. Au-delà des atti­tudes asso­ciées aux for­mules modales ou per­for­ma­tives, le locu­teur comme tel assume éga­le­ment l’ensemble des mimiques et autres signes mimo-ges­tuels éma­nant de ce que contrôle le sujet par­lant en vue de la pro­duc­tion du sens. Il pola­rise tout ce qui est reven­di­qué par le fait de dire ce qu’on dit. Il est le rôle de res­pon­sable de l’énonciation, qui peut être plus ou moins en accord avec ce que l’on sait par ailleurs ou que révèle mal­gré lui le sujet par­lant. En (3), le locu­teur en tant que tel est celui qui admire Arnold Schwar­ze­neg­ger, en déca­lage avec le sujet par­lant qui ne par­tage nul­le­ment cette admi­ra­tion.

En (4) le cas est un peu plus com­plexe, car la locu­trice comme telle se double d’une autre figure, qui est celle de l’être du monde repré­sen­té dans le dis­cours, par le tru­che­ment notam­ment des marques de pre­mière per­sonne dans le second para­graphe (celle qui est cen­sée avoir des opi­nions qu’elle vou­drait voir par­ta­gées, celle qui a des amis démo­crates aux Etats-Unis qu’elle ne désire pas déce­voir). Il appa­raît net­te­ment, dans ce pas­sage, que la locu­trice comme être du monde ne se confond pas avec la locu­trice comme telle, mise en jeu notam­ment dans les for­mules comme « J’hésite », « J’avoue », « J’y renonce », qui ponc­tuent l’article. Le locu­teur comme tel est une sorte de pro­jec­tion que la parole exhibe, ou montre, par le simple fait d’être pro­duite, de celui qui en prend la res­pon­sa­bi­li­té ; il tient à cer­taines conven­tions énon­cia­tives asso­ciées au modus de Bal­ly. L’être du monde en revanche est un objet de dis­cours par­mi d’autres, sus­cep­tible d’être pris en compte véri-condi­tion­nel­le­ment comme tout ce qui est dit. Il n’est autre que celui que le dis­cours repré­sente, au niveau de ses conte­nus pro­po­si­tion­nels, lorsque le sujet par­lant se prend lui-même pour objet de son pro­pos. Dans l’exemple ci-des­sus, seule la locu­trice comme telle est en déca­lage avec le sujet par­lant. Rien ne cloche en ce qui concerne la locu­trice comme être du monde ; aucune rai­son de per­ce­voir une forme ou une autre de trom­pe­rie ou même une quel­conque exa­gé­ra­tion dans ce que la jour­na­liste dit d’elle-même en tant qu’être du monde. Le sujet par­lant dit la véri­té sur elle-même comme être du monde, mais ne s’associe pas for­cé­ment au rôle de locu­trice en tant que telle. Tout l’intérêt de cet exemple est de faire res­sor­tir les ten­sions qui peuvent exis­ter entre ces deux faces de la locu­trice et le sujet par­lant.

Ducrot ne s’arrête à ce qui oppose le sujet par­lant au locu­teur dans le dis­cours que pour mieux abor­der ce qui divise, à un second niveau pro­pre­ment lin­guis­tique, le locu­teur lui-même, ce qui décom­pose sa voix indé­pen­dam­ment des cir­cons­tances effec­tives de la parole. Il n’élabore la notion de sujet par­lant que pour mieux l’exclure de ses obser­vables. La poly­pho­nie ne ren­voie pas chez lui à dif­fé­rents types (ou degrés) de désac­cord entre sens et situa­tion, entre rôles énon­cia­tifs et ins­tances énon­cia­tives réelles, mais à diverses formes de feuille­tages énon­cia­tifs à l’intérieur du sens des énon­cés pris iso­lé­ment, aux dif­fé­rentes voix énon­cia­tives qu’ils mettent en jeu, indé­pen­dam­ment de toute situa­tion réelle.

Ain­si en (3) par exemple, l’image en quoi consiste le locu­teur évo­lue dans le temps certes, mais il n’y a qu’un seul locu­teur à la fois, plus ou moins dis­tinct du sujet par­lant réel. Le locu­teur com­mence par être pré­sen­té comme par­ti­ci­pant à une conver­sa­tion fami­lière entre admi­ra­teurs d’Arnold Schwar­ze­neg­ger, avant d’évoluer vers des repré­sen­ta­tions plus en accord avec la situa­tion d’énonciation effec­tive. À un niveau dis­cur­sif donc, si l’on prend en compte la suc­ces­sion des énon­cés dont le texte se com­pose et la figure du sujet par­lant, le locu­teur se trans­forme et évo­lue, et l’on pour­rait dire en ce sens que le texte est poly­pho­nique. Néan­moins aucun des énon­cés de ce texte n’est alors pour autant défi­ni comme poly­pho­nique en soi, c’est-à-dire pris iso­lé­ment, indé­pen­dam­ment de la dyna­mique du dis­cours dont il relève et de la prise en compte du sujet par­lant, de sa situa­tion réelle.

En (4) éga­le­ment la locu­trice comme telle évo­lue de ses hési­ta­tions ini­tiales à son renon­ce­ment conclu­sif, mieux accor­dé sans doute au réel état d’esprit de la jour­na­liste lors de la rédac­tion de son article. Ce pre­mier niveau de poly­pho­nie fait inter­ve­nir la dyna­mique du dis­cours et la situa­tion réelle. Mais une telle évo­lu­tion se fait ici sous l’influence des opi­nions attri­buées à la locu­trice comme être du monde, c’est-à-dire sous l’influence d’une dis­so­cia­tion des points de vue attri­bués aux deux faces de la locu­trice. Entre la locu­trice comme telle qui pré­tend hési­ter, qui s’interroge au début de l’article, et la locu­trice comme être du monde dont les convic­tions sont qua­li­fiées et même rap­por­tées dans le second para­graphe, la dis­tor­sion n’est pas for­cé­ment très sen­sible, mais ne relève en rien de la situa­tion réelle. Un énon­cé comme « L’anti-américanisme est une région trop instable à mon goût », au début du second para­graphe, attri­bue à l’être du monde une opi­nion qui tem­po­rai­re­ment diverge des hési­ta­tions, tou­jours valides, qui viennent d’être reven­di­quées par la locu­trice en tant que telle. Cette der­nière n’affirme pas dès lors direc­te­ment (ou sim­ple­ment) que l’anti-américanisme est une région trop instable ; elle ne condamne pas ce sen­ti­ment dans l’énonciation comme si elle avait dit « Je trouve que l’anti-américanisme est une région trop instable ». Elle éprouve au contraire la ten­ta­tion de suc­com­ber à l’anti-américanisme, elle hésite à y suc­com­ber, tout en attri­buant un juge­ment cri­tique à l’être du monde qu’elle incarne. À ce stade, la locu­trice en tant que telle affirme seule­ment que pour l’être du monde qu’elle incarne par ailleurs et auquel elle réfère, l’anti-américanisme est une région trop instable. Elle s’attribue à elle-même un juge­ment contraire à ce qu’elle éprouve dans l’énonciation.[7]Sur la ques­tion des rap­ports de ce genre de pro­cé­dé à l’affirmation simple d’une part, et au dis­cours rap­por­té d’autre part, je ren­voie à Per­rin (2000), en par­ti­cu­lier au cha­pitre inti­tu­lé : « Auto-allu­sion au dis­cours ou point de vue du locu­teur comme être du monde ». Les deux faces de la locu­trice se contre­disent alors ou tout au moins divergent. Cette diver­gence relève d’un niveau, d’une forme de poly­pho­nie qui ne concerne en rien le sujet par­lant et la situa­tion réelle. Reve­nons briè­ve­ment à ce sujet aux pre­miers exemples ana­ly­sés dans cette étude.

Incon­tes­ta­ble­ment les formes de poly­pho­nie qui s’y trouvent impli­quées ne tiennent pas d’une oppo­si­tion entre sujet par­lant et locu­teur. Les cita­tions directes ins­taurent une sorte de dédou­ble­ment du locu­teur en (1), indé­pen­dam­ment des inten­tions que l’on prête au sujet par­lant. Et de même en ce qui concerne le point de vue selon lequel les atten­tats de Madrid et les élec­tions régio­nales coïn­cident mal avec le Salon du livre. En (2) les dis­tinc­tions de points de vue dans le récit ne concernent en rien ce que pense effec­ti­ve­ment le jour­na­liste. Le sujet par­lant n’est pas direc­te­ment concer­né dans les cas de ce genre, fon­dés sur un dédou­ble­ment, une sorte de dis­lo­ca­tion, soit du locu­teur et de l’énonciation qui s’y rap­porte, soit plus abs­trai­te­ment des points de vue mis en scène dans le cadre de cette énon­cia­tion. Ain­si dans l’exemple ci-des­sous, le point de vue intro­duit par « certes » ne s’oppose pas au point de vue du sujet par­lant, mais à celui du locu­teur en tant que res­pon­sable de l’énonciation. Hos­tile au pré­sident Bush, le point de vue en ques­tion, pour­rait même être consi­dé­ré comme rela­ti­ve­ment proche de celui du sujet par­lant en l’occurrence, si l’on tient compte du fait que Le Nou­vel Obser­va­teur n’est pas un jour­nal favo­rable à l’actuel pré­sident amé­ri­cain :

(5) Certes, si la piste du ter­ro­risme isla­miste se confirme à Madrid, les atten­tats seraient aus­si la preuve d’un échec de la poli­tique de Bush. Trois ans après le 11 sep­tembre, Ben Laden court tou­jours, et les ter­ro­ristes qu’il ins­pire n’auraient rien per­du de leur capa­ci­té à mas­sa­crer des inno­cents. Pas plus qu’ils n’avaient vu venir le 11 sep­tembre 2001, les ser­vices de ren­sei­gne­ment amé­ri­cains n’ont vu venir le 11 mars 2004. Les cri­tiques contre la guerre en Irak n’ont rien per­du de leur force aux Etats-Unis, au contraire : l’ennemi le plus dan­ge­reux, pour les détrac­teurs de Bush, n’était pas Sad­dam Hus­sein, mais bien Al-Qae­da. Pour­quoi alors avoir dépen­sé dans la guerre d’Irak des dizaines de mil­liards de dol­lars qui auraient pu être mieux uti­li­sés pour tra­quer les ter­ro­ristes ou pour éteindre les foyers de haine qui nour­rissent le ter­ro­risme ? Plus grave : la guerre en Irak n’a‑t-elle pas, en elle-même, don­né une nou­velle impul­sion au ter­ro­risme, comme le sug­gère l’ex-chef des ins­pec­teurs de l’ONU en Irak, Hans Blix ? Mais ces argu­ments ont du mal à faire leur che­min dans le contexte plus émo­tion­nel de l’Amérique de l’après-11septembre. [Libé­ra­tion, 15/3/04]

En tant que mar­queur de conces­sion, « certes » indique que l’énoncé « si la piste du ter­ro­risme se confirme, les atten­tats seraient aus­si la preuve d’un échec de la poli­tique de Bush » (et plus lar­ge­ment l’ensemble des argu­ments déve­lop­pés dans ce pas­sage) exprime une opi­nion du des­ti­na­taire auquel le texte s’adresse (qui ne coïn­cide pas for­cé­ment avec le lec­teur réel). Relayé par le condi­tion­nel épis­té­mique d’ouï-dire (« les atten­tats seraient la preuve… », « les ter­ro­ristes n’auraient rien per­du de leur force… »), qui annonce l’allusion ulté­rieure aux détrac­teurs amé­ri­cains de Bush, « certes » ins­taure une dis­so­cia­tion entre le locu­teur en tant que tel, qui prend en charge l’énonciation, et les dif­fé­rents points de vue que cette énon­cia­tion exprime, impu­tés aux adver­saires de Bush aux­quels le texte s’adresse. Contrai­re­ment à ce qui se pro­duit en (3) et (4), ce genre de poly­pho­nie n’implique pas le sujet par­lant et son lec­teur au niveau de la situa­tion d’énonciation effec­tive, mais le locu­teur en tant que tel et son des­ti­na­taire au niveau de la situa­tion d’énonciation repré­sen­tée. L’analyse de Ducrot s’applique essen­tiel­le­ment à ce genre de fait poly­pho­nique.

 

III. Diverses formes de poly­pho­nie

Dans son étude fon­da­trice de la notion de poly­pho­nie en séman­tique, Ducrot assi­mile à une pre­mière forme de poly­pho­nie les cas de « double énon­cia­tion » (1984, 203) dont relèvent la cita­tion directe, les faits de moda­li­sa­tion auto­ny­mique impli­qués dans notre pre­mier exemple. Nous ne nous y arrê­te­rons que pour sou­li­gner ce qui les oppose à une seconde forme de poly­pho­nie, sur laquelle se concentre en par­ti­cu­lier sa théo­rie. Mais avant d’en arri­ver là, voyons briè­ve­ment en quoi consiste cette pre­mière forme de poly­pho­nie à par­tir d’un nou­vel exemple :

(6) « Vous n’êtes ni Seguin, ni Jos­pin. » L’argument a été lan­cé par Jacques Chi­rac à Alain Jup­pé au télé­phone et aurait pro­duit un cer­tain effet sur l’intéressé. En d’autres termes, le maire de Bor­deaux ne serait pas de la trempe de ces hommes qui aban­donnent bru­ta­le­ment le com­bat comme Phi­lippe Séguin ou Lio­nel Jos­pin. Pour­tant, hier à Mar­seille le chef de l’Etat a sem­blé rési­gné à devoir se pas­ser des ser­vices de son « cher Alain ». [Libé­ra­tion, 3/2/04]

Ce pas­sage s’ouvre (et se clôt) sur une cita­tion directe, c’est-à-dire sur une séquence dont l’énonciation est pré­sen­tée comme double, comme le fait de deux locu­teurs super­po­sés. Elle ren­voie d’une part à une énon­cia­tion de pre­mier niveau consis­tant à repro­duire mimé­ti­que­ment un dis­cours objet (énon­cia­tion impu­table à un locu­teur que l’on pour­rait dire rap­por­teur, coïn­ci­dant en l’occurrence avec le sujet par­lant, c’est-à-dire le journaliste).[8]Je ren­voie à ce sujet à l’article de Clark H. & Ger­rig R. J. (1990) sur la cita­tion comme signe démons­tra­tif, c’est-à-dire ico­nique, fon­dé sur une forme de res­sem­blance à l’égard de ce qui a été dit. Voir éga­le­ment sur ce sujet Per­rin (2003b). Et elle ren­voie d’autre part simul­ta­né­ment à l’énonciation même de ce dis­cours objet impu­table à un locu­teur de second niveau que l’on pour­rait dire rap­por­té (coïn­ci­dant avec Jacques Chi­rac). Il est bien connu que le locu­teur de pre­mier niveau n’est pas expli­ci­te­ment mar­qué dans une cita­tion directe, dont les pro­noms per­son­nels et autres embrayeurs, lorsqu’ils appa­raissent, ren­voient au second niveau d’énonciation pré­sen­té, à savoir au locu­teur rap­por­té (Jacques Chi­rac) et à son des­ti­na­taire (Alain Jup­pé dans le cas de notre exemple, à qui réfèrent les pro­noms de deuxième per­sonne).

Le pre­mier niveau d’énonciation est celui de la mimé­sis, c’est-à-dire de l’opération consis­tant à repro­duire ce qui a été dit, par­fois dans un but essen­tiel­le­ment infor­ma­tif. Mais d’autres fonc­tions peuvent être asso­ciée aux cita­tions directes, qui font res­sor­tir le rôle du locu­teur rap­por­teur et la dimen­sion poly­pho­nique assi­mi­lable à toute forme de double énon­cia­tion. Ain­si lorsqu’on a recours à un pro­verbe, par exemple, ou à n’importe quel effet d’intertextualité, à n’importe quel type de reprise cita­tive d’un dis­cours objet dans son propre dis­cours, la double énon­cia­tion peut avoir pour but non pas d’informer de ce qui a été dit par autrui, mais plu­tôt de moda­li­ser allu­si­ve­ment ce que le locu­teur de pre­mier niveau cherche per­son­nel­le­ment à faire entendre (afin d’en pré­ci­ser la source énon­cia­tive et ain­si de lui attri­buer plus d’authenticité, de force de convic­tion, ou encore de ne pas en prendre toute la res­pon­sa­bi­li­té, de s’en tenir à dis­tance). À la fin de l’exemple ci-des­sus notam­ment, la cita­tion n’a pas tant pour objec­tif de nous infor­mer de ce que Jacques Chi­rac appelle Alain Jup­pé son « cher Alain » que de per­mettre au locu­teur rap­por­teur de prendre per­son­nel­le­ment en charge une affir­ma­tion par­tiel­le­ment expri­mée dans les termes de Jacques Chi­rac. Incon­tes­ta­ble­ment cette der­nière cita­tion met elle aus­si en jeu deux locu­teurs dis­tincts, tou­jours le jour­na­liste et Jacques Chi­rac, rele­vant de deux niveaux d’énonciation dis­tincts, hié­rar­chi­sés, mais d’égale impor­tance. C’est aus­si le cas dans notre exemple (1), où la voix du locu­teur inter­agit cita­ti­ve­ment avec celle d’un « on ». Quelle que soit la plus ou moins grande com­plexi­té des dif­fé­rents cas de double énon­cia­tion sus­cep­tibles d’être mis en jeu dans le dis­cours, les formes de poly­pho­nie qui s’y trouvent impli­quées sont toutes fon­dées sur une plu­ra­li­té de locu­teurs, c’est-à-dire d’énonciations dis­tinctes, sur une plu­ra­li­té de paroles dif­fé­rentes, jouées simul­ta­né­ment sur la scène énon­cia­tive du dis­cours.

Comme on l’a rele­vé pré­cé­dem­ment à pro­pos de l’exemple (1), ces dédou­ble­ments énon­cia­tifs, fon­dés sur une forme de moda­li­sa­tion auto­ny­mique au sens d’Authier-Revuz, ne sont pas les seules formes de poly­pho­nie. En (6) par exemple, après avoir eu recours à une pre­mière cita­tion por­tant sur une décla­ra­tion impu­tée à Jacques Chi­rac, le locu­teur refor­mule ensuite en ses propres termes le conte­nu de cette décla­ra­tion, le point de vue qu’elle exprime si l’on pré­fère, qu’il ne prend pas per­son­nel­le­ment à son compte, dans le cadre de l’énoncé pré­fa­cé par « En d’autres termes ». Dans l’exemple ci-des­sous, ce genre de refor­mu­la­tion fonc­tionne indé­pen­dam­ment de toute cita­tion directe :

(7) Marc Dutroux le gen­til, le sau­veur, le phi­lan­thrope, le phi­lo­sophe, le scru­pu­leux, la vic­time, le repen­tant. Tel est le por­trait ahu­ris­sant que l’accusé le plus hon­ni de Bel­gique a dres­sé de lui-même durant son pre­mier inter­ro­ga­toire devant la Cour d’assises d’Arlon. [Le Temps, 4/3/04]

Certes ce pas­sage fait allu­sion à une parole étran­gère, celle de Marc Dutroux lors de son pro­cès, mais cette parole n’est alors nul­le­ment citée, aucune expres­sion ne fait ici écho à une énon­cia­tion de Marc Dutroux. Néan­moins peut-on se conten­ter de rele­ver que ce pas­sage fait sim­ple­ment allu­sion au dis­cours de Marc Dutroux ? Cela est vrai de la seconde phrase où il est ques­tion du por­trait ahu­ris­sant que ce der­nier donne de lui-même à son pro­cès ; mais que dire de la pre­mière phrase, où il est ques­tion de « Marc Dutroux le gen­til, le sau­veur, le phi­lan­thrope… » ? Le locu­teur ne rejoue-t-il pas ici le point de vue qu’il s’apprête à dis­qua­li­fier ? Incon­tes­ta­ble­ment, le lan­gage per­met de mettre en scène un point de vue que le locu­teur exprime, mais qu’il ne prend pas per­son­nel­le­ment à son compte, et ceci sans for­cé­ment ren­voyer à une situa­tion d’énonciation et à un locu­teur dis­tinct. Le locu­teur assume alors le choix des mots et des for­mu­la­tions (c’est lui qui réfère à Marc Dutroux par son nom propre, qui sélec­tionne les mots « gen­til », « sau­veur », « phi­lan­thrope »), mais pas le point de vue que ces mots expriment. C’est le cas de toute forme d’énoncé iro­nique ou au style indi­rect libre. Cer­tains connec­teurs comme « puisque », « certes », peuvent impo­ser ce genre de scis­sion entre énon­cia­tion et point de vue. Comme on l’a rele­vé pré­cé­dem­ment à pro­pos de « certes » en (5), cer­taines formes de poly­pho­nie ne reposent sur aucune espèce de cita­tion, ne recèlent aucune valeur auto­ny­mique, mais ins­taurent une sorte de dis­so­cia­tion par­mi les opé­ra­tions en quoi consiste l’énonciation. Aucune forme de double énon­cia­tion dans les cas de ce genre, de dédou­ble­ment énon­cia­tif, mais bien une dis­tor­sion entre le point de vue du locu­teur et ce qu’il exprime. « D’où l’idée que le sens de l’énoncé, dans la repré­sen­ta­tion qu’il donne de l’énonciation, peut faire appa­raître des voix qui ne sont pas celle d’un locu­teur » écrit à ce sujet Ducrot (1984, 204).[9]Je relève au pas­sage que cette oppo­si­tion entre double énon­cia­tion et poly­pho­nie, telle qu’elle est conçue par Ducrot, per­met de rendre compte de diverses oppo­si­tions bien connues, à dif­fé­rents niveaux d’analyse. Ce qui la dif­fé­ren­cie des oppo­si­tions sus­cep­tibles d’être éta­blies entre style direct style indi­rect, entre forme pro­ver­biale et simple énon­cé doxique ou géné­rique, entre paro­die et iro­nie, inter­texte et inter­dis­cours (au sens de Cha­rau­deau 1993), et j’en passe, n’est à mon sens que la ...continuer

Sur ce point éga­le­ment l’approche de Ducrot s’inspire de Bal­ly. Dans l’article qu’il lui consacre, Ducrot (1989) cherche démê­ler en quoi il lui est rede­vable non seule­ment de sa dis­tinc­tion entre sujet modal et sujet par­lant – c’est-à-dire entre mise en scène énon­cia­tive et énon­cia­tion effec­tive – mais de l’observation selon laquelle le sujet modal ne s’accorde pas néces­sai­re­ment aux points de vue asso­ciés à ce qu’il exprime. Même lorsque ce der­nier « est iden­tique au sujet par­lant, il faut prendre garde de confondre pen­sée per­son­nelle et pen­sée com­mu­ni­quée. Cette dis­tinc­tion est de la plus haute impor­tance et s’explique par la nature du signe lin­guis­tique lui-même. Le sujet peut énon­cer une pen­sée qu’il donne pour sienne bien qu’elle lui soit étran­gère » écrit à ce sujet Bal­ly (1932, 37). Autre­ment dit, le sujet modal peut lui-même être cli­vé, quel que soit son lien au sujet par­lant, lorsqu’il exprime un point de vue qui n’est pas le sien, qu’il ne prend pas per­son­nel­le­ment en charge. Pour bien mar­quer la dis­so­cia­tion qui s’impose dans cer­tains cas entre le locu­teur, pré­sen­té dans le sens de l’énoncé comme le res­pon­sable de l’énonciation, c’est-à-dire du fait même de la parole, des mots uti­li­sés, du style, etc., et le res­pon­sable des points de vue que l’énonciation exprime, Ducrot intro­duit la notion d’énon­cia­teur, qu’il applique à de nou­veaux êtres de dis­cours abs­traits cen­sés prendre en charge exclu­si­ve­ment ces points de vue. « J’appelle énon­cia­teurs ces êtres qui sont cen­sés s’exprimer à tra­vers l’énonciation, sans que pour autant on leur attri­bue des mots pré­cis ; s’ils parlent, c’est seule­ment en ce sens que l’énonciation est vue comme expri­mant leur point de vue, leur posi­tion, leur atti­tude, mais non pas, au sens maté­riel du terme, leurs paroles » écrit à ce sujet Ducrot (idem).

Dif­fé­rents exemples de refor­mu­la­tion du dis­cours de l’interlocuteur dans le dia­logue, de style indi­rect libre et d’ironie, plus ou moins ana­logues à ce qui se pro­duit en (7), per­mettent à Ducrot d’étayer dans un pre­mier temps son hypo­thèse, à par­tir de laquelle il éla­bore ensuite sans tran­si­tion une théo­rie séman­tique nou­velle, appli­cable à l’ensemble des phrases de la langue indé­pen­dam­ment de tout contexte. Som­mai­re­ment résu­mée, cette théo­rie pos­tule que les phrases qua­li­fient en langue leurs énon­cia­tions poten­tielles comme le fait d’au moins un locu­teur d’une part, res­pon­sable du fait de dire mais non de ce qui est dit, du ou des points de vue qu’elles expriment, points de vue pré­sen­tés d’autre part comme le fait d’énonciateurs sus­cep­tibles d’être, selon les cas, plus ou moins dis­so­ciés ou au contraire iden­ti­fiés au locu­teur.

Dans les cas les plus simples, l’énoncé ne met en scène qu’un seul énon­cia­teur coïn­ci­dant avec un seul locu­teur (lui-même conforme au sujet par­lant). Ce serait le cas d’un énon­cé comme « Il fait un temps magni­fique » pro­non­cé par quelqu’un qui trouve effec­ti­ve­ment que le temps est magni­fique et cherche sim­ple­ment à faire part de ce sen­ti­ment sans y mettre aucune iro­nie, sans pré­tendre faire écho à quelque parole ou même sim­ple­ment confir­mer ain­si ce que vient de dire son inter­lo­cu­teur. Mais même dans ce cas, la par­faite coïn­ci­dence du locu­teur et de l’énonciateur n’est alors qu’un effet de sens par défaut. C’est l’interprète de l’énoncé qui déter­mine, à par­tir de fac­teurs contex­tuels et par­fois de marques lin­guis­tiques, si tel ou tel point de vue est pla­cé sous la res­pon­sa­bi­li­té du seul locu­teur ou d’un autre énon­cia­teur, plus ou moins dis­tinct du locu­teur. Dans le second cas, l’interprète doit alors éva­luer qui est cet énon­cia­teur, s’il s’agit d’un être indi­vi­duel ou d’une ins­tance col­lec­tive, éven­tuel­le­ment d’un simple point de vue ano­nyme, et si le locu­teur est plus ou moins en accord ou au contraire en désac­cord avec cet énon­cia­teur.

Selon Ducrot, les énon­cés mettent géné­ra­le­ment en scène plu­sieurs énon­cia­teurs, qui non seule­ment ne sont pas tous iden­ti­fiés au locu­teur, mais qui sont plus ou moins en accord ou en désac­cord avec son point de vue. Ain­si l’énonciateur d’un conte­nu pré­sup­po­sé, par exemple, est assi­mi­lé par Ducrot à une ins­tance col­lec­tive à laquelle le locu­teur s’accorde, tan­dis que les énon­cés néga­tifs sont répu­tés mettre en scène un point de vue posi­tif asso­cié à un énon­cia­teur auquel le locu­teur s’oppose. Diverses ana­lyses séman­tiques mul­ti­pliant les énon­cia­teurs au gré des enchâs­se­ments, cli­vages, appo­si­tions, connec­teurs, moda­li­sa­teurs et opé­ra­teurs divers se sont ain­si déve­lop­pées ces der­nières années. Par­mi d’autres recherches ins­pi­rées de Ducrot, un groupe de lin­guistes scan­di­naves s’est consti­tué ces der­nières années, autour de Hen­ning Nølke, en vue d’élaborer une séman­tique poly­pho­nique inti­tu­lée la Sca­Po­Line (la théo­rie Scan­di­nave de la Poly­pho­nie Lin­guis­tique), théo­rie qui consti­tue sans doute à ce jour la pro­po­si­tion la plus éla­bo­rée et expli­cite en ce qui concerne la façon dont les phrases orga­nisent dif­fé­rents points de vue consti­tu­tifs de leur signi­fi­ca­tion (Nølke, Fløt­tum & Norén 2004, Nølke 2001, Nølke & Olsen 2000). Outre la façon dont les phrases orga­nisent struc­tu­rel­le­ment ces points de vue, la Sca­Po­Line cla­ri­fie notam­ment la ques­tion des liens (de res­pon­sa­bi­li­té, prise en charge, accord, désac­cord, etc.) sus­cep­tibles de mettre le locu­teur en rap­port avec les points de vue en ques­tion, par­fois de relier ces points de vue à d’autres ins­tances dis­cur­sives comme l’interlocuteur ou dif­fé­rents tiers plus ou moins abs­traits, jusqu’à cer­taines voix col­lec­tives, véri­tés géné­rales, impli­quées dans les énon­cés his­to­riques ou géné­riques. Les tra­vaux scan­di­naves ont aus­si le mérite de bien faire la dis­tinc­tion entre ce qui a trait aux ins­truc­tions lin­guis­tiques et aux aspects prag­ma­tiques de la poly­pho­nie, entre ce qui tient à la « struc­ture poly­pho­nique » des phrases de la langue et ce qui relève des « confi­gu­ra­tions poly­pho­niques » asso­ciées aux amé­na­ge­ments inter­pré­ta­tifs que ces phrases entraînent, lorsqu’il s’agit d’accéder aux sens des énon­cés en contexte et des dis­cours.

Ce der­nier point est impor­tant car il concerne la nature des faits aux­quels s’applique la notion de poly­pho­nie. On sait que l’entreprise géné­rale de Ducrot consiste à ancrer les faits prag­ma­tiques en amont de l’interprétation des énon­cés, dans la struc­ture lin­guis­tique des phrases de la langue, à les affran­chir au mieux de toute influence contex­tuelle. Or une telle entre­prise entraîne un glis­se­ment des faits pris en compte, un chan­ge­ment de nature des obser­vables. Ain­si l’intégration pro­gres­sive de sa théo­rie de l’argumentation dans la langue a conduit Ducrot à dis­so­cier tou­jours plus scru­pu­leu­se­ment l’objet de son ana­lyse, à savoir les ins­truc­tions argu­men­ta­tives propres aux mots et aux phrases, des rai­son­ne­ments argu­men­ta­tifs visant à la per­sua­sion dans le dis­cours. À tel point qu’aucun lien ne peut plus aujourd’hui être éta­bli entre deux pôles qui étaient tout de même reliés au départ, des­ti­nés à être arti­cu­lés dans la théo­rie. En ce qui concerne la notion de poly­pho­nie, d’ailleurs asso­ciée par Ducrot à sa théo­rie de l’argumentation, le glis­se­ment est com­pa­rable, même si la rup­ture ne semble pas encore défi­ni­ti­ve­ment consom­mée dans les esprits. Contrai­re­ment à la notion d’argumentation dans la langue au sens d’Anscombre et Ducrot (1983), que plus per­sonne aujourd’hui ne confond avec celle d’argumentation au sens com­mun, ins­pi­rée d’Aristote et de la tra­di­tion rhé­to­rique, la notion de poly­pho­nie selon Ducrot (1984) se prête encore à diverses inter­pré­ta­tions qui oscil­lent entre langue et dis­cours selon les cas.

Cer­taines ana­lyses comme celle des poly­pho­nistes scan­di­naves cherchent à déter­mi­ner com­ment la poly­pho­nie s’inscrit dans la langue, indé­pen­dam­ment de toute influence contex­tuelle, afin de décrire les dis­tinc­tions de points de vue, notam­ment d’orientation argu­men­ta­tive, qui par­courent le sens des phrases à dif­fé­rents niveaux. C’est ain­si que les phrases néga­tives ou inter­ro­ga­tives ont été défi­nies comme consis­tant à mettre en scène, indé­pen­dam­ment de tout contexte, un point de vue qu’elles servent à nier ou à inter­ro­ger, que l’opposition entre marque modale et conte­nu pro­po­si­tion­nel, ou entre les élé­ments arti­cu­lés par un connec­teur comme « mais » ou « si », par exemple, se prête à une mul­ti­pli­ca­tion des énon­cia­teurs mis en jeu. Une telle entre­prise cherche à rendre compte lin­guis­ti­que­ment de cer­tains effets d’hétérogénéité énon­cia­tive plus ou moins per­cep­tibles en contexte, mais elle fait l’impasse sur ce qui rend pré­ci­sé­ment ces effets plus ou moins per­cep­tibles en contexte. Il faut alors trou­ver d’autres moyens d’analyser ce qui carac­té­rise les énon­cés iro­niques ou au style indi­rect libre, par exemple, ou encore ce qui se pro­duit en (7) où le locu­teur para­phrase le point de vue de Marc Dutroux dans son propre dis­cours. Les faits mêmes qui jus­ti­fièrent empi­ri­que­ment d’avoir recours à une approche poly­pho­nique risquent alors d’échapper à l’analyse.

D’autres approches, en revanche, comme celle de Rou­let & al. (1985), de Chris­tian Rubat­tel (1990), insistent sur ce qui carac­té­rise en propre, par oppo­si­tion aux énon­cés ordi­naires impli­quant dif­fé­rents points de vue argu­men­ta­tifs, cer­tains énon­cés consis­tant à repré­sen­ter un point de vue étran­ger à l’énonciation effec­tive du locu­teur, une voix exté­rieure au dis­cours effec­tif du locu­teur si l’on pré­fère. Ain­si selon Rubat­tel (1990, 6), « énon­cia­tion et argu­men­ta­tion sont deux phé­no­mènes dis­tincts et, sans vou­loir reve­nir à la thèse de l’unicité du sujet par­lant, on peut par­fai­te­ment admettre qu’un seul et même énon­cia­teur prend la res­pon­sa­bi­li­té d’arguments anti-orien­tés et résout la contra­dic­tion. […] Il faut dis­tin­guer entre une voix, qui a son ori­gine dans une énon­cia­tion ou un simu­lacre d’énonciation, et un simple point de vue ». La notion de poly­pho­nie s’applique ici exclu­si­ve­ment à cer­taines formes de reprise ou de refor­mu­la­tion proches de ce qui se pro­duit en (7), plu­tôt qu’à n’importe quelle phrase de la langue hors contexte. Les marques de la néga­tion, les connec­teurs argu­men­ta­tifs, les moda­li­sa­teurs ne sont pas ici en soi poly­pho­niques. Plu­tôt qu’à toute phrase néga­tive par exemple, la notion de poly­pho­nie s’applique alors exclu­si­ve­ment à cer­tains usages de la néga­tion. Dans le pas­sage ci-des­sous, par exemple (tiré d’une inter­view socio­lin­guis­tique de l’Université Laval, Qué­bec), la poly­pho­nie ne tient pas à la néga­tion en soi mais au fait que l’énoncé « C’est pas grand » repro­duit ce qu’il réfute, que l’adjectif « grand » refor­mule ou tout au moins fait écho et semble ain­si inté­grer ce que vient de dire l’intervieweuse (« c’est une grande mai­son »). Ce genre d’effet poly­pho­nique ne tient pas tant à la néga­tion en langue, au mor­phème de néga­tion en soi, qu’à une exploi­ta­tion prag­ma­tique de la néga­tion consis­tant à faire écho au point de vue posi­tif que l’interviewé com­mence par réfu­ter, avant d’y adhé­rer fina­le­ment en le refor­mu­lant à nou­veau sous forme plus atté­nuée (« c’est quand même pas mal plus grand que l’appartement ») :

(8) Inter­vie­weuse. Puis au niveau de la mai­son : Vous étiez en appar­te­ment à Outre­mont, ici c’est une grande mai­son c’est :

Inter­viewé. Oui c’est : c’est pas grand mais disons que c’est pas mal plus grand que l’ap­par­te­ment oui effec­ti­ve­ment il y a un ter­rain il y a : il y a trois chambres : un sous-sol un garage [Cor­pus Montréal,117’84]

Et de même, plu­tôt qu’à toute forme de moda­li­sa­teur comme « évi­dem­ment », ou à toute forme de « si » hypo­thé­tique, la notion de poly­pho­nie s’applique alors uni­que­ment à cer­tains de leurs emplois comme dans la réponse d’Ansermet en (9) (où il est ques­tion des refus de Dia­gi­lev, le direc­teur des Bal­lets russes, à payer les droits qu’il doit à Stra­vins­ki) :

(9) Lettre d’Igor Stra­vins­ki à Ernest Anser­met (Morges, le 16 mai 1919)

Je le laisse tran­quille et heu­reu­se­ment peux très bien me pas­ser de lui. Mais le jour où il aura besoin de moi qu’il prenne garde ! Je m’en sou­vien­drai…

Réponse d’Ernest Anser­met à Igor Stra­vins­ki (Londres, le 25 mai 1919)

Votre lettre m’arrive : évi­dem­ment il ne reste plus qu’à attendre votre revanche. Si vous avez pu trou­ver d’autres res­sources que lui, tout va bien.

En sti­pu­lant que le simple fait d’avoir recours à un adverbe modal comme « évi­dem­ment », à un « si » hypo­thé­tique, implique de mettre en scène un énon­cia­teur dis­tinct assu­mant le point de vue que moda­lise ou sup­pose hypo­thé­ti­que­ment le locu­teur, et quel que soit par ailleurs l’intérêt d’une telle hypo­thèse, on ne fait que repous­ser et exi­ger plus urgem­ment la cla­ri­fi­ca­tion de ce qui se pro­duit lorsque les pro­cé­dés en ques­tion s’articulent à une forme de reprise, de refor­mu­la­tion du point de vue de l’interlocuteur, comme c’est le cas en (9). Une fois asso­ciée à la struc­ture lin­guis­tique des phrases de la langue, la notion de poly­pho­nie ne per­met plus d’appréhender l’effet d’écho que pro­duisent ici les pro­po­si­tions « il ne reste plus qu’à attendre votre revanche » et « vous avez pu trou­ver d’autres res­sources que lui » dans la réponse d’Ansermet, par rap­port aux pro­po­si­tions « le jour où il aura besoin de moi qu’il prenne garde » et « je peux très bien me pas­ser de lui » dans la lettre de Stra­vins­ki. De toute évi­dence, ces effets refor­mu­la­tifs s’ajoutent, se com­binent, mais ne découlent pas auto­ma­ti­que­ment d’instructions lin­guis­tiques asso­ciées à « évi­dem­ment » ou au « si » hypothétique.[10]On a affaire, dans ces deux der­niers exemples, à des reprises de type dia­pho­nique (au sens de Rou­let 1985, 1993), c’est-à-dire à des reprises de ce que vient de dire l’interlocuteur. En ce qui concerne le cas par­ti­cu­lier des reprises dia­pho­niques locales, c’est-à-dire des répé­tions et refor­mu­la­tions immé­diates des pro­pos de l’interlocuteur dans la conver­sa­tion, je ren­voie à Per­rin, Deshaies & Para­dis (2003).

Cer­taines marques comme « il paraît (que) », « selon (Paul) », « comme dit (Pierre) », « puisque », « certes », « en effet », cer­taines formes de néga­tions anté­po­sées comme « c’est pas que », « il est faux que » semblent en revanche impo­ser une telle inter­pré­ta­tion. C’est le cas de l’adverbe « effec­ti­ve­ment » assor­ti de la for­mule d’assentiment que consti­tue la par­ti­cule « oui » en (8). « Oui effec­ti­ve­ment » indique que le locu­teur refor­mule le point de vue de son inter­lo­cu­teur, tout comme « selon Paul » indique que le locu­teur refor­mule le point de vue de Paul et « il paraît (que) » celui d’un tiers ano­nyme. Toutes ces for­mu­la­tions dif­fèrent bien enten­du en ce qui concerne la fonc­tion qu’elles attri­buent res­pec­ti­ve­ment à l’énonciateur de la séquence écho dans le dis­cours du locu­teur, en ce qui concerne le par­tage des rôles qui en découle, la rela­tion inter­sub­jec­tive qu’elles mettent séman­ti­que­ment en scène pour­rait-on dire. Si la réfu­ta­tion mani­feste un désac­cord du locu­teur, les adverbes comme « effec­ti­ve­ment » ou « évi­dem­ment » indiquent que le locu­teur est d’accord avec l’énonciateur, qu’il adopte même son point de vue ; « puisque » marque que le locu­teur fait un argu­ment du point de vue de cet énon­cia­teur, dont il tire cer­taines conclu­sions per­son­nelles ; « certes » qu’il en fait un contre-argu­ment ; « il paraît que », « selon » per­mettent au locu­teur de se tenir à dis­tance rela­tive de l’énonciateur mis en jeu dans la séquence écho, de ne pas se trou­ver per­son­nel­le­ment trop enga­gé dans la prise en charge de son point de vue. Seul le dis­cours rap­por­té n’instaure par­fois aucune ambi­guï­té ou confu­sion de rôle énon­cia­tif, aucune rela­tion même entre le locu­teur et l’énonciateur mis en jeu dans le cadre d’une phrase com­plé­tive au style indi­rect (entre le locu­teur rap­por­teur et le locu­teur rap­por­té lors d’une cita­tion directe).

Des formes expli­cites du dis­cours rap­por­té aux formes non mar­quées comme en (7), en pas­sant par cer­tains moda­li­sa­teurs ou connec­teurs, la langue dis­pose de toute une gamme d’instructions poly­pho­niques qui ne se confondent pas avec l’ensemble des marques argu­men­ta­tives ser­vant à dis­so­cier dif­fé­rents points de vue, dif­fé­rentes orien­ta­tions argu­men­ta­tives à l’intérieur des phrases. Comme nous le rap­pelle Rubat­tel (1990, 3), « les dis­cours rap­por­tés direct, indi­rect et indi­rect libre sont selon Bakh­tine les pro­to­types de l’intégration du dis­cours d’autrui et donc des énon­cés poly­pho­niques ». Ces formes pro­to­ty­piques ne sont bien enten­du que la par­tie émer­gente de l’iceberg poly­pho­nique, dont les couches pro­fondes res­tent pour l’heure en par­tie inex­plo­rées et incon­nues. Rien d’étonnant dès lors que les diverses approches des faits en ques­tion ne soient pas for­cé­ment conver­gentes.

 

Conclu­sion

L’objectif de cette étude n’était pas de prendre posi­tion pour une option théo­rique ou pour une autre, pour tel ou tel niveau d’analyse ou de décou­page des faits plu­tôt que tel autre, mais sur­tout de pas­ser en revue, de cher­cher à conci­lier, à arti­cu­ler concep­tuel­le­ment, dif­fé­rentes approches de la poly­pho­nie rela­tives à dif­fé­rents niveaux de faits per­ti­nents. Il s’agissait de sur­mon­ter l’indétermination, l’instabilité d’une notion appli­quée à un domaine de faits qui n’est pas homo­gène, même s’il existe cer­tains liens de paren­té entre les dif­fé­rents aspects du lan­gage dont il vient d’être ques­tion.

Non seule­ment la notion de poly­pho­nie s’applique à dif­fé­rentes sortes d’hétérogénéité énon­cia­tive à l’intérieur du sens, à dif­fé­rentes sortes de faits obser­vables, mais elle se trouve être en quelque sorte tiraillée, écar­te­lée même, entre le pôle ins­truc­tion­nel ou lin­guis­tique des phé­no­mènes qu’elle prend pour objet d’une part, et leur pôle contex­tuel ou prag­ma­tique d’autre part. D’un côté la poly­pho­nie est une pro­prié­té géné­rale de la signi­fi­ca­tion des phrases de la langue ; de l’autre il s’agit d’un effet de sens par­ti­cu­lier lié à diverses formes d’échos, d’intégrations mimé­tiques du dis­cours ou du point de vue d’autrui dans un dis­cours de pre­mier niveau. Même limi­tée aux accep­tions décou­lant des ana­lyses de Ducrot, la notion de poly­pho­nie s’expose ain­si à un risque de dilu­tion ou d’éclatement sus­cep­tible de l’affaiblir si l’on n’y prend garde.

Trop souple et impres­sion­niste sans doute, appli­cable à un ensemble de faits par­fois sans lien appa­rent ou empi­ri­que­ment sai­sis­sable, elle pour­rait finir par perdre de vue son objet qui déjà se dilue entre dif­fé­rents niveaux d’analyse et dif­fé­rentes approches diver­gentes. Cela dit, rien n’interdit non plus de conclure sur une note moins pes­si­miste, comme le fait Nølke sous l’entrée ‘Poly­pho­nie’ du Dic­tion­naire d’analyse du dis­cours de Main­gue­neau et Cha­rau­deau (2002). Selon lui « La poly­pho­nie semble jouer à plu­sieurs niveaux de l’analyse. Indi­quée par divers moyens lin­guis­tiques (lexi­caux, syn­taxiques, etc.), elle se mani­feste dans l’interprétation du dis­cours. […] Or rien ne semble empê­cher la col­la­bo­ra­tion des dif­fé­rentes approches. On pour­rait ima­gi­ner un modèle modu­laire où l’analyse lin­guis­tique four­ni­rait des maté­riaux à l’analyse du dis­cours qui, à son tour, ser­vi­rait aux ana­lyses lit­té­raires. Ou bien, en sens inverse, que les ana­lyses lit­té­raires et de dis­cours four­ni­raient des don­nées au déve­lop­pe­ment de la théo­ri­sa­tion lin­guis­tique ». Tout un pro­gramme en pers­pec­tive, dont la notion de poly­pho­nie ne serait pas la seule à béné­fi­cier par­mi les dif­fé­rents aspects de ce que l’on appelle le sens.

 

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Notes   [ + ]

1. Bien avant dif­fé­rents socio­logues ou psy­cho­lin­guistes amé­ri­cains comme Erving Goff­man (1967, 1981), William Labov (1972) ou John J. Gum­perz (1982), dont l’empirisme et les méthodes sont évi­dem­ment par­fai­te­ment étran­gers Bakh­tine, ce der­nier avait néan­moins pres­sen­ti le rôle que joue l’interaction en ce qui concerne la dimen­sion inter­lo­cu­tive du sens des énon­cés. Dans le cadre de cer­taines ana­lyses comme celle de Rou­let (1985), de Cathe­rine Ker­brat-Orec­chio­ni (1980, 1990), l’influences de ces cou­rants, issus de l’analyses d’interactions conver­sa­tion­nelles, se conjuguent et recoupent par­tiel­le­ment l’héritage de Bakh­tine.
2. Les ana­lyses de Jac­que­line Authier-Revuz se concentrent essen­tiel­le­ment sur ce pre­mier niveau de faits dia­lo­giques ou poly­pho­niques. Les formes d’hétérogénéité dont il vient d’être ques­tion, qu’elle défi­nit comme mon­trées par le sujet par­lant, s’articulent à ce qu’elle conçoit comme l’hétérogénéité consti­tu­tive des uni­tés lin­guis­tiques dans le dis­cours, de la langue elle-même qui appar­tient par défi­ni­tion à l’autre, à la com­mu­nau­té lin­guis­tique, hété­ro­gé­néi­té que le sujet par­lant cherche ponc­tuel­le­ment à cir­cons­crire, par le jeu de l’hétérogénéité mon­trée, à tra­vers diverses formes de moda­li­sa­tion auto­ny­mique. Cela est par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible dans le cas des expres­sions idio­lec­tales, idio­ma­tiques et autres formes figées, pro­verbes, etc., dont la signi­fi­ca­tion fait sys­té­ma­ti­que­ment allu­sion aux emplois anté­rieurs dont elles émanent. On trou­ve­ra une approche de cette dimen­sion de la signi­fi­ca­tion des pro­verbes dans Per­rin (2000). Voir éga­le­ment Per­rin (2002, 2003a) pour l’examen de cet aspect de la signi­fi­ca­tion des expres­sions idio­ma­tiques et des méta­phores figées.
3. La spé­ci­fi­ci­té de cer­tains récits lit­té­raires ne tient pas tant au récit en soi et aux faits poly­pho­niques qu’il met en jeu qu’à une forme de contrôle et d’exploitation que l’on pour­rait dire à long terme des faits en ques­tion dans le dis­cours, qui per­met au nar­ra­teur de s’effacer dura­ble­ment der­rière tel ou tel point de vue qu’il met en scène. C’est ain­si que dans Madame Bova­ry, par exemple, le nar­ra­teur s’absente tota­le­ment et adopte le point de vue d’Emma tout au long du roman, jusqu’à la mort de son héroïne, avant de conclure son récit du point de vue de Charles. Ce genre de pro­cé­dé, qui fait dire à Laurent Adert que « l’esthétique de Flau­bert repose sur l’effacement de tout dis­cours auc­to­rial, effa­ce­ment aus­si bien de l’auteur que du nar­ra­teur, accom­pa­gné d’une sus­pen­sion de juge­ment et d’une abs­ten­tion de tout méta­dis­cours ou com­men­taire » (1996, 10), ne se ren­contre évi­dem­ment pas dans les récits non lit­té­raires comme en (2).
4. On sait que les auteurs du cercle Bakh­tine ne se privent pas de citer Bal­ly à plu­sieurs reprise dans leurs der­niers tra­vaux (notam­ment en ce qui concerne le style indi­rect libre).
5. Voir à ce sujet l’article de Jean-Louis Chiss (1985), voir éga­le­ment l’ouvrage de Syl­vie Dur­rer (1996).
6. Sur cette pro­prié­té des énon­cés géné­riques et des pro­verbes, se réfé­rer à Georges Klei­ber (1988, 1989) . En ce qui concerne la notion de locu­teur géné­rique, de ON-locu­teur, voir Jean-Claude Ans­combre (2000).
7. Sur la ques­tion des rap­ports de ce genre de pro­cé­dé à l’affirmation simple d’une part, et au dis­cours rap­por­té d’autre part, je ren­voie à Per­rin (2000), en par­ti­cu­lier au cha­pitre inti­tu­lé : « Auto-allu­sion au dis­cours ou point de vue du locu­teur comme être du monde ».
8. Je ren­voie à ce sujet à l’article de Clark H. & Ger­rig R. J. (1990) sur la cita­tion comme signe démons­tra­tif, c’est-à-dire ico­nique, fon­dé sur une forme de res­sem­blance à l’égard de ce qui a été dit. Voir éga­le­ment sur ce sujet Per­rin (2003b).
9. Je relève au pas­sage que cette oppo­si­tion entre double énon­cia­tion et poly­pho­nie, telle qu’elle est conçue par Ducrot, per­met de rendre compte de diverses oppo­si­tions bien connues, à dif­fé­rents niveaux d’analyse. Ce qui la dif­fé­ren­cie des oppo­si­tions sus­cep­tibles d’être éta­blies entre style direct style indi­rect, entre forme pro­ver­biale et simple énon­cé doxique ou géné­rique, entre paro­die et iro­nie, inter­texte et inter­dis­cours (au sens de Cha­rau­deau 1993), et j’en passe, n’est à mon sens que la contre­par­tie de ce qui dis­tingue l’analyse prag­ma­tique des énon­cés pris iso­lé­ment et abs­trai­te­ment, comme chez Ducrot, et l’analyse du dis­cours à dif­fé­rents niveaux d’appréhension empi­rique.
10. On a affaire, dans ces deux der­niers exemples, à des reprises de type dia­pho­nique (au sens de Rou­let 1985, 1993), c’est-à-dire à des reprises de ce que vient de dire l’interlocuteur. En ce qui concerne le cas par­ti­cu­lier des reprises dia­pho­niques locales, c’est-à-dire des répé­tions et refor­mu­la­tions immé­diates des pro­pos de l’interlocuteur dans la conver­sa­tion, je ren­voie à Per­rin, Deshaies & Para­dis (2003).