Dans A. Raba­tel, J.-M. Leblanc et M. Temar (dir.)
Sciences du lan­gage et neu­ros­ciences
Paris, Lam­bert Lucas, 2016, 189–209

 


 

Laurent Per­rin
Uni­ver­si­té de Paris-Est Cré­teil, CEDITEC

 

Résu­mé

A l’interface du lan­gage et de l’esprit, la sub­jec­ti­vi­té déter­mine la valeur des infor­ma­tions asso­ciées à ce que l’esprit conçoit et que repré­sente le lan­gage. On a cou­tume de négli­ger cette part sub­jec­tive, que le lan­gage et l’esprit humains ont héri­té du cri ani­mal dont ils sont issus, de la mini­mi­ser ou tout bon­ne­ment de l’ignorer. Je défends au contraire l’idée que ce qui a trait à la sub­jec­ti­vi­té de l’esprit se retrouve aujourd’hui dans le lan­gage, sous la forme de ce qui concerne les pro­prié­tés énon­cia­tives du sens des énon­cés. Le pre­mier volet de cette pré­sen­ta­tion porte sur les fon­de­ments neu­ro­naux de la sub­jec­ti­vi­té, enra­ci­née jusque dans les esprits d’avant la conscience. Le second volet défi­nit som­mai­re­ment la place de la sub­jec­ti­vi­té dans l’esprit humain conscient, à l’arrière-plan de ce qu’il cherche à appré­hen­der. Quant au troi­sième volet, il a pour objec­tif de cir­cons­crire ce qui concerne les traces de la sub­jec­ti­vi­té dans le lan­gage, les effets inter­pré­ta­tifs asso­ciés aux pro­prié­tés énon­cia­tives qui s’y rap­portent, au cœur même du sens lin­guis­tique et de la gram­maire des langues natu­relles.

1. Avant-pro­pos

De por­tée géné­rale, cette étude s’intéresse aux fon­de­ments neu­ro­cog­ni­tifs de la sub­jec­ti­vi­té de l’esprit, dont relève la valeur des infor­ma­tions repré­sen­tées et com­mu­ni­quées. Nous abor­de­rons sous cet angle, par­mi d’autres ques­tions majeures des sciences du lan­gage, ce qui concerne la ligne de par­tage épis­té­mo­lo­gique entre séman­tique et prag­ma­tique. Il sera ques­tion de ce qui oppose le sens par­fois qua­li­fié de sym­bo­lique (concep­tuel et pro­po­si­tion­nel) des mots et des phrases à une dimen­sion du sens des énon­cés que nous défi­ni­rons comme indi­ciaire (énon­cia­tive et sub­jec­tive). Il s’agit sur­tout ici de remettre en ques­tion l’idée très répan­due selon laquelle le lan­gage se rap­por­te­rait exclu­si­ve­ment à la pen­sée sym­bo­lique et à la rai­son logique, cor­ré­la­tive du même réduc­tion­nisme appli­qué à la cog­ni­tion. C’est la ques­tion de la sub­jec­ti­vi­té, à l’interface du lan­gage et de l’esprit, qui se trouve ain­si pla­cée au centre de nos pré­oc­cu­pa­tions.

 

1.1. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il importe de sou­li­gner à la fois l’évidence et la fra­gi­li­té de l’articulation entre sciences du lan­gage, sciences cog­ni­tives et neu­ros­ciences. Alors que, depuis un demi-siècle au moins, de nom­breux cher­cheurs conçoivent le lan­gage comme une pro­prié­té de l’esprit, lui-même en bonne voie d’être appré­hen­dé comme simple pro­duit des méca­nismes neu­ro­phy­sio­lo­giques du cer­veau, l’hypothèse qu’il existe une cor­res­pon­dance terme à terme entre ce qui a trait au cer­veau, à l’esprit et au lan­gage demeure à ce jour peu consen­suelle et loin d’être sta­bi­li­sée. C’est néan­moins sur ce ter­rain que cer­tains nour­rissent l’espoir de déga­ger de fortes ana­lo­gies, si ce n’est une pure et simple iden­ti­té for­melle et fonc­tion­nelle, non seule­ment entre struc­tures neu­rales et struc­tures men­tales, mais encore entre cer­taines struc­tures neu­rales ou men­tales et cer­taines struc­tures lin­guis­tiques géné­rales. Alors que le rejet de ce qu’il est conve­nu d’appeler le dua­lisme car­té­sien sonne le glas aujourd’hui non seule­ment de l’immatérialité de l’esprit, mais aus­si de l’opposition nature-culture (Des­co­la 2005), et de l’exception humaine (Schaef­fer 2007), le lan­gage et l’esprit humain conservent une part d’irréductibilité qui n’en est que plus dif­fi­cile à cir­cons­crire. Et si la conscience et le lan­gage humain sont bien au som­met de l’esprit, que faire alors de la sub­jec­ti­vi­té ? Com­ment la situer par rap­port à la conscience, et qu’en est-il de son ins­crip­tion dans le lan­gage et dans l’esprit ?

 

1.2. Au plan de l’évolution, le lan­gage et la conscience, la sub­jec­ti­vi­té qui s’y rap­porte, ne sont que des com­po­santes éla­bo­rées de l’esprit, qui s’est déve­lop­pé pro­gres­si­ve­ment pour per­mettre aux ani­maux d’interagir avec le monde selon leurs besoins, à la pour­suite de leur auto­no­mie sen­so­rielle et motrice d’abord, mais aus­si sociale, cultu­relle, et fina­le­ment intel­lec­tuelle. Quelles que soient leurs glo­rieuses conquêtes (tou­jours tran­si­toires et per­fec­tibles), le cer­veau et l’esprit humain sont issus d’un bri­co­lage évo­lu­tif ayant consis­té à per­fec­tion­ner par étapes le sys­tème ner­veux ani­mal. Ces amé­na­ge­ments ont engen­dré peu à peu diverses formes d’esprit capables de for­mer des images et de mani­pu­ler des repré­sen­ta­tions, dont ont fini par émer­ger la conscience et le lan­gage humain sous sa forme éla­bo­rée. On conçoit géné­ra­le­ment le lan­gage sym­bo­lique arti­cu­lé comme une pro­prié­té « d’ordre supé­rieur » de la conscience humaine, elle-même issue d’une forme de « conscience pri­maire » propre aux ani­maux évo­lués (Edel­man 2004), ceci dans le cadre d’un dis­po­si­tif qui n’est qu’un contre­coup à retar­de­ment du tra­vail de l’esprit d’abord incons­cient. Ce retard, cette dépen­dance de la conscience se mani­feste non seule­ment au plan de l’évolution et de l’acquisition, mais aus­si au plan de la cogi­ta­tion et notam­ment de l’interprétation des énon­cés. Les pen­sées ne viennent à l’esprit conscient qu’un bon quart de seconde après le déclen­che­ment neu­ro­nal de leur éla­bo­ra­tion (à par­tir d’un sti­mu­lus sen­so­riel ou par simple asso­cia­tion concep­tuelle), pour être fina­le­ment appré­hen­dées sous la forme de repré­sen­ta­tions d’états de choses, pré­cons­truites et éva­luées par l’esprit, mais à l’insu de la conscience (Dehaene 2014 : 177s). Par­mi les acquis récents des neu­ros­ciences, il est éta­bli désor­mais que l’esprit conscient n’est pas tout, qu’une bonne part de ce qui est éla­bo­ré men­ta­le­ment n’est pas conscient, et que ce qui le devient fina­le­ment n’émerge à la conscience que très par­tiel­le­ment et tar­di­ve­ment, afin d’assurer ce qui relève de « l’espace de tra­vail » dévo­lu au rai­son­ne­ment (Dehaene 2014 : 227s). Or ce qui concerne la sub­jec­ti­vi­té est une condi­tion, mais qui échappe en grande par­tie à la conscience et à la rai­son objec­tive qu’elle condi­tionne.

 

1.2.1. En tant que pro­prié­té cen­trale d’ordre supé­rieur de la conscience, le lan­gage humain est issu du cri et du com­por­te­ment ani­mal, et de ce fait ados­sé à un vaste ensemble d’opérations men­tales impli­quant diverses formes d’intuitions sub­jec­tives et d’émotions asso­ciées aux pro­prié­tés de la conscience pri­maire et aux cogi­ta­tions incons­cientes qui s’y rap­portent. Les ques­tions que cer­tains se posent à ce sujet concernent ce qui dis­tingue le lan­gage humain, ce qui l’oppose au lan­gage du cri ani­mal dont il pro­cède. En quoi le lan­gage arti­cu­lé engage-t-il l’aptitude sym­bo­lique de la conscience supé­rieure humaine ? Com­ment le lan­gage émo­tif et indi­ciaire du cri ani­mal qui a accom­pa­gné, durant les mil­lions d’années d’évolution des aus­tra­lo­pi­thèques, paran­thropes et autres pré-humains, la conquête de la vie sociale et cultu­relle à tra­vers l’épouillage, la fabri­ca­tion d’outils, a‑t-il pu bas­cu­ler dans le sym­bo­lique et le lan­gage arti­cu­lé propre au genre homo (si ce n’est au sapiens) ?

 

1.2.2. Mon approche repose sur un ques­tion­ne­ment inverse et com­plé­men­taire. Le lan­gage sym­bo­lique arti­cu­lé est carac­té­ri­sé certes par quelque chose d’unique et d’irréductible, propre à la conscience supé­rieure humaine. Pour autant, n’a‑t-il pas conser­vé quelque chose de la force indi­ciaire de la conscience pri­maire et du cri ani­mal dont il est issu ? Qu’est-il adve­nu de ces qua­li­tés émo­tives ori­gi­nelles ? Com­ment s’articulent-elles à ce qui est sym­bo­lique à l’intérieur du sens ? On a cou­tume de négli­ger cette part sub­jec­tive, que le lan­gage et l’esprit humains ont héri­té du cri ani­mal, de la mini­mi­ser ou sim­ple­ment de l’ignorer. Je défends au contraire l’idée que cette part enfouie de la sub­jec­ti­vi­té, asso­ciée à la conscience pri­maire et aux pro­prié­tés énon­cia­tives des énon­cés et des dis­cours, se retrouve aujourd’hui au cœur même du sens lin­guis­tique et jusque dans la gram­maire des langues natu­relles.

 

1.3. Cette étude com­prend trois volets. Le pre­mier revient sur les racines pro­fondes de la sub­jec­ti­vi­té. Il s’agit de sou­li­gner que l’évolution n’a fait à ce sujet que relayer, dans l’esprit humain conscient comme dans le lan­gage, cer­taines fonc­tions pri­mi­tives très anciennes de la sub­jec­ti­vi­té, enra­ci­nées dans le sub­strat neu­ro­nal d’avant la conscience. Le second volet défi­nit som­mai­re­ment la place de la sub­jec­ti­vi­té dans l’esprit conscient. La dif­fi­cul­té est alors de sai­sir en quoi celle-ci condi­tionne la conscience humaine d’ordre supé­rieur, tout en res­tant en quelque sorte à l’arrière-plan de ce qu’elle cherche à appré­hen­der. Quant au troi­sième volet, il a pour objec­tif de cir­cons­crire gros­siè­re­ment ce qui concerne les traces de la sub­jec­ti­vi­té dans le lan­gage, les effets inter­pré­ta­tifs asso­ciés aux pro­prié­tés énon­cia­tives qui s’y rap­portent.

 

2. La sub­jec­ti­vi­té des esprits d’avant la conscience

La neu­ro­lo­gie nous apprend que cer­taines pro­prié­tés de l’esprit humain remontent à l’organisation des cer­veaux les plus élé­men­taires, bien avant l’émergence de la conscience. C’est le cas notam­ment de l’articulation de ce que l’esprit asso­cie au « soi » et de ce qu’il asso­cie au « non-soi », c’est-à-dire au monde, à l’environnement. « Deux prin­ci­pales sortes de signaux sont déci­sives, relève sur ce point Edel­man (2004 : 74), ceux du « soi », qui consti­tuent les sys­tèmes de valeur et les élé­ments régu­la­teurs du cer­veau et du corps et de leurs com­po­sants sen­so­riels, et ceux du « non-soi », signaux issus du monde qui sont trans­for­més par le biais des encar­tages glo­baux ». Par-delà les fonc­tions de base du cer­veau (comme la régu­la­tion des bat­te­ments car­diaques, de la res­pi­ra­tion, de la tem­pé­ra­ture cor­po­relle), la fonc­tion même de toute forme d’esprit est d’ajuster par le soi les réac­tions de l’organisme aux contraintes de l’environnement. Pour ce faire, l’esprit doit être en mesure de caté­go­ri­ser ce qui se rat­tache au non-soi, aux phé­no­mènes phy­siques de l’environnement que par­viennent à sai­sir les cap­teurs sen­so­riels de l’organisme. Et l’esprit doit d’autre part attri­buer une valeur à cette infor­ma­tion, en mesu­rer la valence hédo­nique en fonc­tion des besoins de l’organisme, ceci par le moyen des « sens du dedans » que décrit André Hol­ley (2015 : 11), dévo­lus à la cap­ta­tion des réac­tions vis­cé­rales et motrices de l’organisme aux sti­mu­li, à la sai­sie inté­ro­cep­tive des effets atta­chés aux humeurs et autres consé­quences endo­crines de la per­cep­tion. La voca­tion pri­mor­diale de l’esprit est ain­si de caté­go­ri­ser en vue d’identifier, mais sur­tout en vue d’attribuer une valeur (de dan­ge­ro­si­té, de répul­sion, de convoi­tise…) aux sti­mu­li qui lui par­viennent, ceci en fonc­tion de sa simple héré­di­té d’abord, ensuite en fonc­tion de l’expérience et des condi­tion­ne­ments d’une mémoire incons­ciente au départ, la « mémoire de valeur-caté­go­rie » de Gerald Edel­man (2004 : 74). Cette forme d’esprit élé­men­taire per­met depuis long­temps à nombre de pois­sons, de rep­tiles et d’oiseaux de dili­gen­ter très effi­ca­ce­ment leur com­por­te­ment. Quels que soient les avan­tages dont l’évolution l’a ensuite pour­vu, l’esprit humain a héri­té de cer­taines pro­prié­tés de cette arti­cu­la­tion du soi au non-soi, du dedans au dehors, dont relèvent à l’arrivée les oppo­si­tions cog­ni­tives et lin­guis­tiques qui vont nous inté­res­ser, fon­dées sur l’attribution de valeurs (sub­jec­tives) aux caté­go­ries (objec­tives) asso­ciées aux repré­sen­ta­tions conscientes. [1]Sans pré­tendre appor­ter une réponse à la dif­fi­cile ques­tion de ce qui cir­cons­crit le domaine de l’esprit à l’intérieur du cer­veau, nous le limi­te­rons ici arbi­trai­re­ment, pour les besoins de la démons­tra­tion, à ce qui relève des trans­for­ma­tions atta­chées à l’ « encar­tage » des infor­ma­tions rela­tives aux valeurs-caté­go­ries telles que les conçoit Edel­man. Les tâches de l’esprit seront donc appré­hen­dées par oppo­si­tion à la cap­ta­tion ini­tiale des sti­mu­li de l’environnement par les organes ...continuer

 

2.1. Sans entrer dans le détail de l’évolution neu­ro-ana­to­mique et phy­sio­lo­gique des sys­tèmes ner­veux et des cer­veaux, deux pro­prié­tés au moins semblent consti­tu­tives du sub­strat neu­ro­nal de l’organisation sur laquelle se fonde cette arti­cu­la­tion des valeurs- caté­go­ries dans l’esprit humain.

 

2.1.1. La pre­mière implique un cer­tain degré d’autonomie des sys­tèmes ou réseaux de neu­rones atta­chés res­pec­ti­ve­ment au soi et au non-soi, tant en ce qui concerne la source des infor­ma­tions véhi­cu­lées, qu’en ce qui concerne l’itinéraire et la des­ti­na­tion des signaux qui s’y rap­portent. Ain­si les infor­ma­tions des cir­cuits d’évaluation du soi remontent au cer­veau et à l’esprit de l’intérieur du corps, pour res­ter géné­ra­le­ment can­ton­nées au sys­tème lim­bique et autres régions sous-cor­ti­cales chez les mam­mi­fères, si ce n’est pour une part au sys­tème neu­ro­vé­gé­ta­tif et au tronc céré­bral. Les cir­cuits per­cep­tifs de l’état de l’environnement, par contre, font remon­ter l’information des organes sen­so­riels péri­phé­riques vers le cor­tex pri­maire et secon­daire des fonc­tion­na­li­tés qui les concernent, y com­pris chez nombre d’espèces dépour­vues de conscience très éla­bo­rée. Il est inté­res­sant de rele­ver à ce pro­pos que selon Hol­ley (2015 : 65), par­mi les cer­veaux des mam­mi­fères, celui des pri­mates serait le seul à avoir évo­lué de façon à faire remon­ter le soi au cor­tex, dans la région insu­laire et orbi­to- fron­tale. C’est ain­si que chez les pri­mates, les sens du dedans se seraient peu à peu orga­ni­sés pour se his­ser au niveau des sens du dehors, jus­ti­fiant de les assi­mi­ler à un « sixième sens » à part entière (le titre de l’ouvrage de Hol­ley), assor­ti d’une région cor­ti­cale dédiée, par­ti­cu­liè­re­ment déve­lop­pée chez les homi­ni­dés et sur­tout chez l’homme (l’insu­la). Une telle obser­va­tion n’est pas sans rap­port avec ce qui carac­té­rise la sub­jec­ti­vi­té au sens fort et humain du terme, réser­vée aux « sen­ti­ments d’émotion » selon Dama­sio (2010 : 145), plu­tôt qu’aux émo­tions tout court ou autres « mar­queurs soma­tiques » à simples effets éva­lua­tifs.

 

2.1.2. Quant à la seconde pro­prié­té consti­tu­tive du sub­strat neu­ro­nal de cette arti­cu­la­tion de l’esprit humain, elle implique une forme de dépen­dance hié­rar­chique des infor­ma­tions du soi par rap­port au non-soi, dont relève le sta­tut par­ti­cu­lier de ce qui concerne la valeur, par­mi les attri­buts asso­ciés par l’esprit aux sti­mu­li de l’environnement. Contrai­re­ment au non-soi qui concerne la qua­li­té et l’intensité des sti­mu­li, le cas échéant l’identité et la force, la taille, la dis­tance, l’influence contex­tuelle des objets que l’esprit se repré­sente, le soi déter­mine leur valeur par le biais des « mar­queurs soma­tiques » défi­nis par Dama­sio (2010 : 215), le cas échéant par le biais des effets émo­tifs et sub­jec­tifs asso­ciés aux repré­sen­ta­tions réfé­ren­tielles du non-soi dans l’esprit conscient. Ce qui ren­voie au soi est ain­si par défi­ni­tion indi­rect et rela­tif, puisqu’il tient à la cap­ta­tion des effets du non-soi sur l’organisme, à l’appréhension des chan­ge­ments ponc­tuels que ces effets font subir à l’organisme. Il en découle que c’est le soi, le dedans, qui dépend pour l’esprit du non-soi, du dehors, et non l’inverse. On com­prend dans ces condi­tions que Dama­sio défi­nisse le soi comme « une rela­tion entre l’organisme et l’objet » (2010 : 32), comme un « chan­ge­ment essen­tiel » sur l’organisme « cau­sé par tout objet per­çu » (2010 : 247). Trans­po­sé à ce qui se pro­duit dans l’esprit conscient, appré­hen­der le soi ne consiste donc pas à pen­ser à soi (comme à un objet), mais à cap­ter ce que l’on res­sent sub­jec­ti­ve­ment lorsqu’on pense à un objet (y com­pris à soi bien évi­dem­ment). Le soi, le dedans, ne relève pas dans ces condi­tions de la simple repré­sen­ta­tion d’un objet que l’esprit per­çoit (et qu’éventuellement il conçoit), mais de l’appréhension sub­jec­tive d’une appré­cia­tion rela­tive à une telle repré­sen­ta­tion.

Peu importe que cette appré­cia­tion pré­cède alors de plu­sieurs cen­taines de mil­li­se­condes, non seule­ment l’appréhension dont elle fait l’objet, mais la prise de conscience de la repré­sen­ta­tion même qu’elle prend pour objet. Le retard de la conscience implique de toute façon une pré­séance des opé­ra­tions de l’esprit incons­cient sur l’organisation des repré­sen­ta­tions réfé­ren­tielles et des infé­rences de la rai­son qui prennent ensuite le relai, pré­séance qui retire à ces der­nières toute influence déter­mi­nante en ce qui concerne la valeur. La dépen­dance hié­rar­chique du soi dont il est ques­tion ne repose ain­si sur aucun ordre logique ou chro­no­lo­gique impo­sant une quel­conque auto­no­mie ou anté­rio­ri­té des infor­ma­tions asso­ciées ensuite consciem­ment à l’environnement ; elle signi­fie sim­ple­ment que le soi pré­sup­pose une forme de non-soi plus ou moins éla­bo­rée (et non l’inverse), quitte à ce que cette der­nière achève de se construire par­fois après-coup, sous l’influence de la valeur sub­jec­tive que le soi déter­mine à l’insu de la conscience. Cela est par­ti­cu­liè­re­ment évident dans les cas de « conta­gion motrice ou émo­tion­nelle », par exemple, ou encore dans ce qui a trait aux diverses formes d’ « intel­li­gence col­lec­tive » ou autre par­tage de l’esprit entre congé­nères. Fon­da­trice de ce qui déter­mine l’empathie par les « neu­rones miroirs » dans ses ver­sions éla­bo­rées, l’appréhension du soi par conta­gion émo­tion­nelle n’implique aucune prise en compte anti­ci­pée du non-soi qui s’y rap­porte. La peur, la joie, la tris­tesse, par exemple, sont conta­gieuses, même indé­pen­dam­ment de toute sai­sie par l’esprit des évé­ne­ments qu’elles concernent. Quant à l’intelligence col­lec­tive – par exemple des insectes sociaux, bancs de pois­sons, oiseaux migra­teurs ou trou­peaux de mou­tons – elle ne repose pas non plus sur une sai­sie indi­vi­duelle de l’ensemble des pro­prié­tés de l’environnement dont la valeur fait l’objet d’un par­tage.

 

2.2. Nous revien­drons plus loin sur le rôle de la conscience rela­ti­ve­ment à cette divi­sion neu­ro­nale de l’organisation de l’esprit entre soi et non-soi, dont relève rien de moins que l’opposition entre sub­jec­ti­vi­té et objec­ti­vi­té, entre ce qui se rap­porte aux sen­ti­ments d’émotion et res­pec­ti­ve­ment aux opé­ra­tions de la rai­son, dans l’esprit humain conscient comme dans le lan­gage. Mais avant d’aborder de front la dif­fi­cile ques­tion de la rela­tion entre lan­gage, conscience et sub­jec­ti­vi­té, il est inté­res­sant de sou­li­gner, tou­jours à la suite de Hol­ley (2015 : 21, 54), que cette dis­tinc­tion entre soi et non-soi n’est véri­ta­ble­ment aisée pour l’esprit humain qu’en ce qui concerne la vue, l’ouïe, et peut-être le tou­cher ; cette oppo­si­tion devient en revanche beau­coup plus déli­cate en ce qui concerne par exemple le goût, l’odorat, le sens de la tem­pé­ra­ture, la sen­si­bi­li­té à la dou­leur et au plai­sir, dont le sub­strat neu­ro­nal ne rem­plit pas les condi­tions d’autonomie et de dépen­dance hié­rar­chique du soi et du non-soi dont il vient d’être ques­tion. Le goût, par exemple est un sens du dehors en ver­tu des cap­teurs péri­phé­riques de la langue et du palais, sen­sibles aux sub­stances chi­miques de l’environnement, mais on découvre depuis peu qu’il est aus­si un sens du dedans relié incons­ciem­ment aux neu­rones de l’estomac et de l’intestin, et dont l’aire de pro­jec­tion cor­ti­cale relève en outre de l’insu­la anté­rieure. Et sans par­ler de l’odorat, dont les effets sont reliés au goût dans les arômes, et dont les connexions inté­ro­cep­tives remontent elles aus­si à l’insu­la par des rami­fi­ca­tions échap­pant à la conscience. Quant aux sen­sa­tions de la tem­pé­ra­ture, de la dou­leur phy­sique, de la souf­france psy­cho­lo­gique et du plai­sir, inutile de rele­ver qu’elles s’appuient aus­si sur des sys­tèmes dont les pro­prié­tés neu­rales inter­disent à l’esprit de dépar­ta­ger aisé­ment ce qui les rat­tache au soi et au non-soi. Quelle que soit l’assurance que lui pro­cure la conscience pri­maire de ses dési­rs et de ses besoins, aus­si bien que la conscience d’ordre supé­rieur de ce qu’il conçoit, l’esprit humain n’est pas apte à faire faci­le­ment la part de ce qui déter­mine sub­jec­ti­ve­ment son appré­hen­sion des tem­pé­ra­tures, ou encore des goûts, des arômes, de l’odeur des choses qu’il appré­hende. Pas davan­tage qu’il n’est pré­dis­po­sé à objec­ti­ver la dou­leur et la souf­france, le bien-être ou le plai­sir qu’il est capable de res­sen­tir.

 

2.2.1. Il est évident que ces der­nières obser­va­tions ne sont pas sans liens avec ce qui déter­mine acces­soi­re­ment l’organisation lexi­cale des champs concep­tuels asso­ciés aux notions lin­guis­tiques qui s’y rap­portent. C’est ain­si que les cou­leurs cor­res­pondent à des déno­mi­na­tions à la fois pré­cises et variées dans les langues natu­relles, alors que les goûts, les arômes, les odeurs ne sont géné­ra­le­ment sai­sis­sables que par méta­phore, sou­vent assor­ties de synes­thé­sies dans le lan­gage poé­tique. [2]Qui n’est pas réser­vé à Bau­de­laire ni à la poé­sie ; le lan­gage fleu­ri consa­cré à la des­crip­tion des par­fums ou des vins, par exemple, en témoigne. De même en ce qui concerne l’articulation des sens concrets et abs­traits dont sont pour­vues diverses notions comme celles de goût, de dégoût, de dou­leur ou de souf­france, de plai­sir, qui ne sont que la contre­par­tie de cer­taines arti­cu­la­tions de l’esprit. Quel que soit l’intérêt de ces obser­va­tions, nous n’allons pas nous y attar­der dans cette étude, qui n’implique pas tant la nature et la limite psy­cho­sen­so­rielle de ce qui peut être caté­go­ri­sé men­ta­le­ment et dénom­mé, que l’articulation cog­ni­tive sys­té­ma­tique de valeurs sub­jec­tives aux caté­go­ries objec­tives cor­res­pon­dantes ; arti­cu­la­tion que l’on retrouve éga­le­ment dans le lan­gage, comme nous allons le voir.

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Notes   [ + ]

1. Sans pré­tendre appor­ter une réponse à la dif­fi­cile ques­tion de ce qui cir­cons­crit le domaine de l’esprit à l’intérieur du cer­veau, nous le limi­te­rons ici arbi­trai­re­ment, pour les besoins de la démons­tra­tion, à ce qui relève des trans­for­ma­tions atta­chées à l’ « encar­tage » des infor­ma­tions rela­tives aux valeurs-caté­go­ries telles que les conçoit Edel­man. Les tâches de l’esprit seront donc appré­hen­dées par oppo­si­tion à la cap­ta­tion ini­tiale des sti­mu­li de l’environnement par les organes sen­so­riels, tout comme à ce qui déter­mine les réac­tions réflexes et vis­cé­rales de l’organisme au sti­mu­li, à la déter­mi­na­tion par le cer­veau de ce que l’esprit s’approprie ensuite par pro­prio­cep­tion et inté­ro­cep­tion. Qu’il me soit per­mis à ce sujet de remer­cier Pierre Hal­té, dont les remarques m’ont conduit notam­ment à appor­ter cette der­nière pré­ci­sion, par­mi bien d’autres obser­va­tions déve­lop­pées dans cette étude.
2. Qui n’est pas réser­vé à Bau­de­laire ni à la poé­sie ; le lan­gage fleu­ri consa­cré à la des­crip­tion des par­fums ou des vins, par exemple, en témoigne.