LES TROPES

chapitre 1

ESQUISSE D’UNE THÉORIE DES TROPES

 

Figures de mot et figures de pen­sée dans la tra­di­tion rhé­to­rique

Tout au long de l’histoire de la rhé­to­rique, la notion de trope carac­té­rise un pro­cé­dé selon lequel la signi­fi­ca­tion des mots serait trans­fé­rée pour être asso­ciée, comme le dit Fon­ta­nier, « à de nou­velles idées » (1968, 39). Pour Dumar­sais « les tropes sont des figures par les­quelles on fait prendre à un mot une signi­fi­ca­tion qui n’est pas pré­ci­sé­ment la signi­fi­ca­tion propre de ce mot […]. Elles sont ain­si appe­lées parce que, pré­cise-t-il, quand on prend un mot dans le sens figu­ré, on le tourne, pour ain­si dire, afin de lui faire signi­fier ce qu’il ne signi­fie point dans le sens propre » (1988, 69) . Le trope, écrit Quin­ti­lien, « est le trans­fert d’une expres­sion de sa signi­fi­ca­tion natu­relle et prin­ci­pale à une autre afin d’orner le style, ou, selon la défi­ni­tion de la majo­ri­té des gram­mai­riens, le trans­fert d’un endroit où l’expression a son sens propre dans un autre où elle ne l’a pas. […] Aus­si par­mi les tropes range-t- on la sub­sti­tu­tion d’un mot à un autre ; par exemple la méta­phore, la méto­ny­mie, l’antonomase, la méta­lepse, la synec­doque […]» (1989, 157). Une telle approche semble remon­ter au moins à Quin­ti­lien, Cicé­ron et peut-être même à Aris­tote qui défi­nit la méta­phore comme « le trans­fert à une chose d’un nom qui en désigne une autre » (1932, 61). Dumar­sais s’inspire non seule­ment de Quin­ti­lien mais sans doute du phi­lo­sophe grec lorsqu’il sou­tient que « la méta­phore est une figure par laquelle on trans­porte, pour ain­si dire, la signi­fi­ca­tion propre d’un mot à une autre signi­fi­ca­tion […]. Un mot pris dans un sens méta­pho­rique, ajoute- t‑il, perd sa signi­fi­ca­tion propre, et en prend une nou­velle » (1988, 135)[1]Pour jus­ti­fier ces sauts dans le temps pour le moins abrupts, qui seront fré­quent dans cette étude, je me per­met­trai de citer ici Le Guern : « Il me semble natu­rel de pas­ser sans tran­si­tion de Quin­ti­lien à Val­la­dier. Tout ce qui est dans Val­la­dier est dans Quin­ti­lien, lit­té­ra­le­ment. Si, entre-temps, des pro­grès ont été accom­plis, ils ont été reje­tés dans l’ou­bli le plus pro­fond, et la réflexion de notre rhé­to­rique clas­sique pro­longe sans solu­tion de conti­nui­té celle de Quin­ti­lien » (1976, 53)..

Pour jus­ti­fier ces sauts dans le temps pour le moins abrupts, qui seront fré­quent dans cette étude, je me per­met­trai de citer ici Le Guern : « Il me semble natu­rel de pas­ser sans tran­si­tion de Quin­ti­lien à Val­la­dier. Tout ce qui est dans Val­la­dier est dans Quin­ti­lien, lit­té­ra­le­ment. Si, entre-temps, des pro­grès ont été accom­plis, ils ont été reje­tés dans l’ou­bli le plus pro­fond, et la réflexion de notre rhé­to­rique clas­sique pro­longe sans solu­tion de conti­nui­té celle de Quin­ti­lien » (1976, 53).

Une telle concep­tion des tropes implique que l’on puisse iso­ler à l’intérieur d’une phrase tel ou tel mot ou groupe de mots dont la signi­fi­ca­tion ne s’accorde pas à la signi­fi­ca­tion glo­bale de la phrase et semble par consé­quent devoir être loca­le­ment trans­fé­rée de sa valeur ordi­naire à une valeur déri­vée, ou figu­rée. Les tropes per­met­traient ain­si de sup­pléer à la carence ou à l’inconvenance d’un mot propre. Avec la méta­phore, écrit Quin­ti­lien, « on trans­porte donc un nom ou un verbe d’un endroit où il est employé avec son sens propre dans un autre où manque le mot propre, ou bien où la méta­phore vaut mieux » (1989, 105). Pour Cicé­ron « les méta­phores sont des espèces d’emprunts, grâce aux­quels nous pre­nons ailleurs ce qui nous manque » (1971, 83). Les rhé­to­ri­ciens tentent ain­si géné­ra­le­ment de res­ti­tuer expli­ci­te­ment, par le moyen d’une para­phrase lit­té­rale, cette signi­fi­ca­tion déri­vée, ou figu­rée, attri­buée à un mot iden­ti­fié comme méta­pho­rique, méto­ny­mique et par­fois même hyper­bo­lique ou iro­nique. L’expression Achille est un lion, par exemple, est ana­ly­sée sans autre amen­de­ment comme signi­fiant méta­pho­ri­que­ment Achille est cou­ra­geux, noble, puis­sant ou ter­ri­fiant, selon le contexte. Dans le pas­sage sui­vant — les deux der­niers vers du Cime­tière marin de Valé­ry — les mots soulignés[2]Dans tous les exemples authen­tiques numé­ro­tés, sauf pré­ci­sion expli­cite de ma part, les seg­ments qui jouent le rôle de foyer tro­pique sont sou­li­gnés en carac­tères ita­liques. auraient sans doute été consi­dé­rés comme autant de tropes car il semble pos­sible de mani­pu­ler leur signi­fi­ca­tion pour réta­blir expli­ci­te­ment ce que Valé­ry cherche à faire entendre à pro­pos des vagues, de la mer et du mou­ve­ment des bateaux :

(1) Rom­pez, vagues ! Rom­pez d’eaux réjouies / Ce toit tran­quille où pico­raient des focs ! (Valé­ry, Le Cime­tière marin)

Il faut alors consi­dé­rer que l’adjectif réjouies, le nom toit et le verbe pico­rer font l’objet d’un trans­fert concep­tuel et acquièrent une signi­fi­ca­tion figu­rée que l’interprète peut recons­ti­tuer men­ta­le­ment à l’aide de mots propres. Par­mi les approches récentes, cette concep­tion des tropes a trou­vé un écho dans les ana­lyses d’ins­pi­ra­tion struc­tu­ra­liste, notam­ment celle du Groupe µ (1970) qui envi­sage le trope comme un écart appré­hen­dé et réso­lu à un niveau pure­ment séman­tique, à tra­vers une trans­gres­sion / restruc­tu­ra­tion du sens des mots. L’a­na­lyse de Genette (1966 et 1968), ins­pi­rée de Fon­ta­nier (1968), fon­dée sur un test de sub­sti­tu­ti­vi­té des uni­tés lexi­cales à valeur méta­pho­rique ou méto­ny­mique, peut éga­le­ment être citée, de même que celle de Jakob­son (1963) qui parle à ce sujet de sub­sti­tu­tion para­dig­ma­tique. Cette ana­lyse est géné­ra­le­ment assez aisé­ment appli­cable lorsque le foyer tro­pique d’une méta­phore se limite, comme dans l’exemple ci-des­sus, à une série d’unités lexi­cales iso­lées (ou iso­lables) . Face à des exemples comme (2) et (3) cepen­dant — dont le foyer tro­pique se dif­fuse et enva­hit toute une phrase et par­fois même plu­sieurs phrases suc­ces­sives — ce type d’approche devient très pro­blé­ma­tique. Pour main­te­nir alors une telle concep­tion des tropes, il fau­drait admettre qu’une struc­ture syn­taxique com­plexe peut faire éga­le­ment l’objet d’un trans­fert concep­tuel et rece­voir une autre signi­fi­ca­tion. Une phrase entière pren­drait dans ce cas la signi­fi­ca­tion d’une autre phrase, hypo­thèse bien dif­fi­cile à jus­ti­fier théo­ri­que­ment et qui va tout à fait à l’encontre de l’intuition :

(2) […] la pen­sée constante d’Odette don­nait aux moments où il était loin d’elle le même charme par­ti­cu­lier qu’à ceux où elle était là. Il mon­tait en voi­ture mais il sen­tait que cette pen­sée y avait sau­té en même temps et s’installait sur ses genoux comme une bête aimée qu’on emmène par­tout et qu’il gar­de­rait avec lui à table, à l’insu des convives. Il la cares­sait, se réchauf­fait à elle […]. (Proust, A la recherche du temps per­du)

(3) L’opposition n’est faite aujourd’hui que de quelques agi­tés, har­dis dans la parole, qui courent vers le Rubi­con… et s’arrêtent au bord pour y pêcher. (Ray­mond Barre, inter­view, TF1)

Pour se sor­tir notam­ment de cette dif­fi­cul­té, les rhé­to­ri­ciens ont pris soin d’opposer — en dis­tin­guant rigou­reu­se­ment la nature et l’objet du trans­fert — d’une part les « figures de mots » dont relèvent, comme l’écrit Fon­ta­nier, les « tropes en un seul mot, ou pro­pre­ment dits » (1977, 77), et d’autre part les « figures de pen­sée » que ce der­nier qua­li­fie de « tropes en plu­sieurs mots, ou impro­pre­ment dits » (idem, 109)[3]Fontanier réserve le terme de « figure de pen­sée » à d’autres pro­cé­dés qui ne vont pas nous inté­res­ser dans cette étude car ils sont quant à eux tout à fait étran­gers à la ques­tion des tropes.. Dans le pre­mier cas ce sont les mots, cer­tains mots ou groupes de mots pris iso­lé­ment qui ne sont pas employés lit­té­ra­le­ment. Dans le second cas c’est une pen­sée expri­mée par le locu­teur qui doit être trans­fé­rée pour per­mettre à l’interprète d’accéder à ce qui est com­mu­ni­qué figu­ré­ment. Dans une figure de mot le locu­teur exprime et com­mu­nique lit­té­ra­le­ment sa pen­sée mais en détour­nant cer­tains mots de leur signi­fi­ca­tion ordi­naire ou, au pre­mier sens du terme, lit­té­rale, tan­dis que dans une figure de pen­sée les mots conservent leur signi­fi­ca­tion. C’est alors non un mot ou un syn­tagme iso­lé à l’intérieur d’une phrase qui fait l’objet d’un trans­fert de signi­fi­ca­tion, mais toute une pen­sée expri­mée qui n’est pas lit­té­ra­le­ment com­mu­ni­quée par le locu­teur et doit être relayée dans l’interprétation par un sens figuré[4]Je me contente pour l’ins­tant de défi­nir très som­mai­re­ment le fait de com­mu­ni­quer une pen­sée comme le fait de cher­cher à faire croire à la véri­té d’une forme pro­po­si­tion­nelle. Il reste bien évi­dem­ment à pré­ci­ser ce qu’il faut entendre par une pen­sée expri­mée, assi­mi­lée au sens lit­té­ral d’un énon­cé, par oppo­si­tion à une pen­sée assi­mi­lée à un sens figu­ré.. A l’origine de cette dis­tinc­tion, qui remonte au pre­mier siècle et sans doute même au-delà, la Rhé­to­rique à Heren­nius sti­pule qu’«il y a figure de mots quand un soin par­ti­cu­lier est accor­dé seule­ment à l’expression » et que « la figure de pen­sée, elle, a une beau­té qui tient non pas aux mots, mais aux idées elles-mêmes » (1989, 148). Pour com­plé­ter cette ana­lyse, Cicé­ron pré­cise qu’«entre les figures de mots et celles de pen­sées, il y a cette dif­fé­rence, que les pre­mières dis­pa­raissent, si l’on change les mots, et que les autres sub­sistent tou­jours, quels que soient les mots que l’on se décide à employer » (1971, 83).

En (1) par exemple, les mots sou­li­gnés — qui cor­res­pondent à dif­fé­rents foyers tro­piques iso­lés — auraient sans doute été consi­dé­rés comme des tropes au sens étroit, des figures de mots, c’est-à-dire comme des pro­cé­dés pure­ment sty­lis­tiques, de simples orne­ments lexi­caux pou­vant être sup­pri­més en sub­sti­tuant aux mots concer­nés n’importe quelle dési­gna­tion lit­té­rale (au sens 1), sans qu’une telle mani­pu­la­tion n’affecte aucu­ne­ment la pen­sée qui est alors expri­mée et com­mu­ni­quée lit­té­ra­le­ment (au sens 2). Dans cette optique, Valé­ry com­mu­ni­que­rait lit­té­ra­le­ment ce qu’il exprime en se bor­nant sim­ple­ment à trans­fé­rer la signi­fi­ca­tion de cer­tains mots per­çus comme méta­pho­riques. Tout à fait expli­cite à ce sujet, Fon­ta­nier pré­cise que « le sens lit­té­ral qui ne tient qu’à un seul mot est, ou pri­mi­tif, natu­rel et propre, ou déri­vé, s’il faut le dire, et tro­po­lo­gique. Ce der­nier est dû aux tropes, ajoute-t-il, dont on dis­tingue plu­sieurs genres et plu­sieurs espèces » (1977, 57). Seuls les exemples (2) et (3) auraient été consi­dé­rés comme des figures de pen­sée, c’est ‑à-dire comme des formes d’allégorie, où les mots conservent leur signi­fi­ca­tion lit­té­rale mais où le locu­teur exprime une pen­sée qui ne cor­res­pond pas lit­té­ra­le­ment à ce qu’il sou­haite com­mu­ni­quer. Fon­ta­nier pré­cise sur ce point que « le sens spi­ri­tuel, sens détour­né ou figu­ré d’un assem­blage de mots, est celui que le sens lit­té­ral fait naître dans l’esprit par les cir­cons­tances du dis­cours, par le ton de la voix, ou par la liai­son des idées expri­mées avec celles qui ne le sont pas. Il s’appelle spi­ri­tuel, parce qu’il est tout dans l’esprit, s’il faut le dire, et que c’est l’esprit qui le forme ou le trouve à l’aide du sens lit­té­ral (idem, 58–59) . Contrai­re­ment à la méta­phore et à la méto­ny­mie pré­ten­du­ment fon­dées sur ce que j’ai appe­lé un trans­fert de signi­fi­ca­tion, c’est-à-dire une sub­sti­tu­tion de termes, l’allégorie est alors sou­vent défi­nie comme une figure de pen­sée fon­dée sur un trans­fert de sens ou, si l’on pré­fère, d’interprétation[5]Je revien­drai par la suite sur cette dis­tinc­tion entre, d’une part, ce que nous appel­le­rons la signi­fi­ca­tion d’une phrase, d’une expres­sion ou d’un mot (une forme concep­tuelle asso­ciée, indé­pen­dam­ment de tout contexte, à une uni­té lexi­cale ou à une struc­ture syn­taxique) et, d’autre part, le sens d’un énon­cé d’une phrase, ce que le locu­teur exprime et pré­tend com­mu­ni­quer (un ensemble de pro­po­si­tions aux­quelles on ne peut accé­der indé­pen­dam­ment d’un contexte)..

Même si un flot­te­ment s’introduit sou­vent lorsqu’il s’agit de main­te­nir cette dis­tinc­tion dans l’analyse de cer­tains exemples, les rhé­to­ri­ciens ont néan­moins géné­ra­le­ment pris soin d’assimiler théo­ri­que­ment les pro­cé­dés tro­piques à un trans­fert concep­tuel, de niveau lexi­co-syn­taxique, tout à fait dis­tinct de ce qui se pro­duit dans les figures de pen­sée fon­dées sur un trans­fert de sens, sur le trans­fert d’une inter­pré­ta­tion attri­buée à un énon­cé et par­fois à tout un dis­cours, où la signi­fi­ca­tion des mots reste inchan­gée. Cer­tains, comme Dumar­sais, ont élar­gi le domaine des tropes à l’ensemble des figures — quitte à faire fi par­fois de cette dis­tinc­tion en trai­tant notam­ment l’hyperbole comme s’il s’agissait d’une figure de pen­sée. D’autres ont d’emblée réser­vé la notion de trope à la méta­phore et à la méto­ny­mie et ont clas­sé l’allégorie, l’hyperbole et l’ironie par­mi les figures de pen­sée. Pour Fon­ta­nier, par exemple, l’allégorie, l’hyperbole et l’ironie ne sont pas des tropes « pro­pre­ment dits » car « les mots, consi­dé­rés en eux-mêmes et dans tous les rap­ports gram­ma­ti­caux, y peuvent conser­ver leur signi­fi­ca­tion propre et lit­té­rale, et s’ils ne doivent pas être pris à la lettre, ce n’est que dans l’expression totale qui résulte de leur ensemble » (1977, 123). Consi­dé­rons l’exemple sui­vant :

(4) En s’attaquant, sans avoir l’air d’y tou­cher, au droit de réfé­ren­dum, le ministre de la Jus­tice a vou­lu bri­ser l’un des cor­sets qui empêchent la Suisse de res­pi­rer à pleins pou­mons l’air du large. (Le Nou­veau Quo­ti­dien)

Ici encore la dif­fu­sion du foyer tro­pique aurait sans doute ame­né cer­tains rhé­to­ri­ciens à l’identification d’une figure de pen­sée, tout à fait dis­tincte de ce que l’on appe­lait alors un trope méta­pho­rique. Pour pou­voir trai­ter cet exemple comme un trope pro­pre­ment dit, il fau­drait pou­voir iso­ler notam­ment le mot cor­set et consi­dé­rer que sa signi­fi­ca­tion est trans­fé­rée d’une dési­gna­tion ordi­naire et pri­mi­tive (dési­gnant une pièce de vête­ment) à une dési­gna­tion sin­gu­lière et déri­vée. Une telle concep­tion des tropes anti­cipe sur les consé­quences dia­chro­niques que les dif­fé­rents emplois méta­pho­riques d’un même mot sont éven­tuel­le­ment sus­cep­tibles, à long terme, de faire subir à un concept, et traite la méta­phore comme un simple fait d’homonymie ou de poly­sé­mie lexi­cale. Or s’il est vrai que le mot cor­set a évo­lué dia­chro­ni­que­ment, sans doute sous l’influence d’anciens emplois méta­pho­riques, pour acqué­rir fina­le­ment une signi­fi­ca­tion déri­vée appli­cable à tout ce qui enserre phy­si­que­ment un objet ou un corps, ce fait ne concerne en rien l’exemple (4). Non seule­ment ce qui est alors com­mu­ni­qué à pro­pos de la Suisse et du droit de réfé­ren­dum est fon­dé sur un nou­vel emploi méta­pho­rique du mot cor­set qui ne s’accorde avec aucune de ses appli­ca­tions ordi­naires (même déri­vée), mais la méta­phore en ravive ici de sur­croît sa signi­fi­ca­tion la plus pri­mi­tive : le mot en ques­tion désigne bel et bien dans ce cas une pièce de vête­ment qui entrave la res­pi­ra­tion.

Cette oppo­si­tion entre trope et figure de pen­sée résulte en fait d’une double confu­sion entre pers­pec­tive dia­chro­nique et pers­pec­tive syn­chro­nique d’une part, et entre faits séman­tiques et prag­ma­tiques d’autre part. Si en effet l’usage répé­té de cer­taines méta­phores finit par engen­drer de nou­velles signi­fi­ca­tions lexi­cales sus­cep­tibles d’être appré­hen­dées à un niveau concep­tuel (lexi­co-syn­taxi­co-séman­tique), il faut cepen­dant dis­tin­guer la méta­phore figée ou lexi­ca­li­sée — qui n’est que la trace pré­ci­sé­ment concep­tuelle et dia­chro­nique d’une ancienne méta­phore — de la « méta­phore vive » (au sens de Ricœur, 1975), ou ci-des­sous « vivante » (au sens de Bal­ly, 1965, 175), qui relève d’un niveau d’appréhension pure­ment prag­ma­tique por­tant exclu­si­ve­ment sur le sens d’un énon­cé, sur ce qui est expri­mé et pré­ten­du­ment com­mu­ni­qué à tra­vers un énon­cé. Comme le pré­cise Bal­ly, « il y a sans doute deux sens tota­le­ment dif­fé­rents d’un même mot dans La dinde est la femelle du din­don et Marie est une dinde, c’est-à-dire est bête ; mais tant que cette méta­phore sera vivante, elle empê­che­ra le mot en ques­tion d’être homo­nyme de lui-même (comme c’est le cas pour tant de figures mortes, par exemple plume d’oiseau et plume d’acier, etc.)» (ibid.). La méta­phore, qui n’atteint que dia­chro­ni­que­ment la signi­fi­ca­tion des mots et des phrases de la langue, doit être conçue comme une figure de pen­sée où les mots conservent leur signi­fi­ca­tion mais où le locu­teur fait entendre autre chose que ce qu’il exprime.

Comme en (2) et (3), les mots sou­li­gnés en (1) et (4) conservent leur signi­fi­ca­tion ordi­naire afin que le locu­teur puisse expri­mer une pen­sée qui certes ne cor­res­pond pas lit­té­ra­le­ment à ce qu’il sou­haite com­mu­ni­quer mais qui par ailleurs est une étape néces­saire, le seul moyen qui lui per­mette fina­le­ment d’y par­ve­nir. C’est en repré­sen­tant la mer à l’image d’un toit où picorent des oiseaux — grâce à des mots dont la signi­fi­ca­tion reste celle qui est la leur — que Valé­ry par­vient indi­rec­te­ment à nous com­mu­ni­quer sa pen­sée. Lorsque Céline qua­li­fie son cœur de lapin, der­rière sa petite grille de côtes, agi­té, blot­ti, stu­pide, le mot lapin (entre autres) ne change pas de signi­fi­ca­tion, le concept de lapin reste intact. Comme l’affirme Tam­ba-Mecz :

La notion même de chan­ge­ment de sens d’un mot nous paraît dif­fi­cile à admettre d’un point de vue sémio­lo­gique. Qu’un mot change de sens au cours de son his­toire c’est là une évi­dence. Mais qu’est-ce qu’un chan­ge­ment de sens lié à un emploi momen­ta­né de dis­cours, et sans réper­cus­sion sur la défi­ni­tion codée du terme ? […] Plus aber­rant encore, du point de vue sémio­lo­gique, nous paraît le carac­tère de « pur emprunt » attri­bué au sens tro­po­lo­gique. Qu’est-ce en effet que ce sens, inexis­tant en lui-même, que seule une tra­duc­tion — sou­vent impos­sible d’ailleurs — est sus­cep­tible de nous livrer ? On voit le para­doxe d’un signe dépour­vu de toute signi­fi­ca­tion spé­ci­fique, puisqu’il emprunte son sens à un autre signe, et en même temps défi­ni par ce sens d’emprunt qui lui confère son sta­tut de trope ! Curieux signe, réduit à n’être signi­fi­ca­tif qu’en se sub­sti­tuant à un autre signe ! (1981, 22–23)

Dans une étude consa­crée à la méta­phore et, au pas­sage, à l’ironie, Searle sou­ligne avec rai­son que « les mots et les phrases n’ont que le sens qui est le leur », que « quand on parle du sens méta­pho­rique d’un mot, d’une expres­sion, ou d’une phrase, on parle de ce qu’un locu­teur pour­rait vou­loir dire en l’énonçant » plu­tôt que d’une nou­velle signi­fi­ca­tion attri­buée à un mot, à une expres­sion ou à une phrase méta­pho­rique. Searle rejette défi­ni­ti­ve­ment toute concep­tion des tropes comme trans­fert concep­tuel :

L’explication de la manière dont la méta­phore fonc­tionne est un cas par­ti­cu­lier du pro­blème géné­ral consis­tant à expli­quer com­ment le sens du locu­teur et le sens de la phrase ou du mot peuvent diver­ger. En d’autres termes, c’est un cas par­ti­cu­lier du pro­blème de savoir com­ment il est pos­sible de dire une chose et de vou­loir en dire une autre, et de réus­sir à com­mu­ni­quer ce que l’on veut dire lors même que le locu­teur et l’auditeur savent l’un et l’autre que le sens des mots que le locu­teur énonce n’exprime pas exac­te­ment ni lit­té­ra­le­ment ce que le locu­teur a vou­lu dire. L’ironie et les actes de lan­gage indi­rects offrent d’autres exemples de cette faille entre le sens de l’énonciation du locu­teur et le sens lit­té­ral de la phrase. […] Il est essen­tiel de sou­li­gner d’entrée de jeu que le pro­blème de la méta­phore concerne les rela­tions entre le sens du mot et de la phrase, d’un côté, et le sens du locu­teur ou sens de l’énonciation, de l’autre. Beau­coup de ceux qui ont écrit sur ce sujet tentent de loca­li­ser l’élément méta­pho­rique de l’énonciation au niveau de la phrase ou des expres­sions énon­cées. Ils estiment qu’il y a deux sortes de sens de la phrase, le sens lit­té­ral et le sens méta­pho­rique. Cepen­dant, les mots et les phrases n’ont que le sens qui est le leur. A pro­pre­ment par­ler, quand on parle du sens méta­pho­rique d’un mot, d’une expres­sion, ou d’une phrase, on parle de ce qu’un locu­teur pour­rait vou­loir dire en l’énonçant, d’une manière qui s’écarte de ce que le mot, l’expression ou la phrase signi­fient en fait. On parle donc des inten­tions pos­sibles du locu­teur. (1981, 122)

Dans ce pas­sage, Searle fait mal­heu­reu­se­ment l’économie d’une dis­tinc­tion impor­tante, qu’il déve­lop­pe­ra pour­tant scru­pu­leu­se­ment par la suite, dans un cha­pitre consa­cré au sens lit­té­ral (idem , 167–188). En pré­ci­sant qu’une théo­rie des tropes en géné­ral et de la méta­phore en par­ti­cu­lier doit « expli­quer com­ment le sens du locu­teur et le sens de la phrase ou du mot peuvent diver­ger », Searle occulte ici tota­le­ment ce qui dis­tingue la signi­fi­ca­tion d’un mot, d’une expres­sion ou d’une phrase et ce que le locu­teur « dit », le sens lit­té­ral d’un énon­cé d’une phrase en contexte, qui s’oppose alors à ce qu’il « veut dire », à son sens figu­ré. Au vu de ce pas­sage, on ne com­prend pas très bien si la méta­phore consiste sim­ple­ment à faire entendre autre chose que ce que les mots et la phrase signi­fient ou si elle consiste à « dire une chose et à vou­loir en dire une autre », à vou­loir dire autre chose que ce que l’on pré­tend dire à tra­vers un énon­cé d’une phrase en contexte. Or les pro­cé­dés tro­piques ne relèvent pas sim­ple­ment de ce qui oppose la signi­fi­ca­tion d’un mot ou d’une phrase à une pen­sée com­mu­ni­quée par le locu­teur, mais plus pré­ci­sé­ment de ce qui oppose une pen­sée expri­mée à une pen­sée com­mu­ni­quée. Bal­ly rap­pelle à ce pro­pos que dans le lan­gage, comme en témoignent le men­songe et l’ironie, « le sujet peut énon­cer une pen­sée qu’il donne pour sienne bien qu’elle lui soit étran­gère » (1965, 37). Cette obser­va­tion concerne éga­le­ment l’ensemble des tropes. Lorsque la com­mu­ni­ca­tion est lit­té­rale (lorsque l’énoncé n’est pas un trope), la pen­sée expri­mée dans l’énoncé est recon­nue comme iden­tique à la pen­sée com­mu­ni­quée par le locu­teur. Lorsqu’elle est figu­rée (lorsque l’énoncé est tro­pique), la pen­sée du locu­teur doit être dis­so­ciée de ce qui est expri­mé lit­té­ra­le­ment pour pou­voir être assi­mi­lée à ce qui est com­mu­ni­qué figu­ré­ment.

Les pro­cé­dés tro­piques, tels que je les conçois, sont des figures de pen­sée qui agissent à un niveau pro­po­si­tion­nel et prag­ma­tique tout à fait indé­pen­dant de la forme concep­tuelle assi­mi­lée à la signi­fi­ca­tion des mots et des phrases de la langue. Une telle hypo­thèse ne concède rien à une concep­tion des tropes comme figures de mots et aux nom­breux déve­lop­pe­ments dont elle a récem­ment fait l’objet. Elle implique non seule­ment que les tropes ne sont pas fon­dés sur un trans­fert concep­tuel, mais aus­si que la signi­fi­ca­tion des mots et des phrases n’est jamais méta­pho­rique, qu’elle ne sau­rait entraî­ner spon­ta­né­ment et sans relais une inter­pré­ta­tion méta­pho­rique. Si l’on se contente de consi­dé­rer que les énon­cés tro­piques n’ont qu’un seul sens qui sim­ple­ment « s’écarte de ce que le mot, l’expression ou la phrase signi­fient », on conserve un lien entre le mot, l’expression ou la phrase et la méta­phore. On peut non seule­ment par­ler, dans ces condi­tions, de phrases méta­pho­riques à pro­pos de phrases dont s’écarte la pen­sée du locu­teur, mais on est alors ten­té de cher­cher dans la struc­ture même de ces phrases, dans leur signi­fi­ca­tion, les rai­sons de leur valeur méta­pho­rique. Or il n’existe pas de mots ou de phrases méta­pho­riques, méto­ny­miques ou encore iro­niques. Aucun énon­cé n’est jamais intrin­sè­que­ment voué, en ver­tu de sa struc­ture lin­guis­tique, à être inter­pré­té comme un énon­cé tro­pique.

 

Notes   [ + ]

1. Pour jus­ti­fier ces sauts dans le temps pour le moins abrupts, qui seront fré­quent dans cette étude, je me per­met­trai de citer ici Le Guern : « Il me semble natu­rel de pas­ser sans tran­si­tion de Quin­ti­lien à Val­la­dier. Tout ce qui est dans Val­la­dier est dans Quin­ti­lien, lit­té­ra­le­ment. Si, entre-temps, des pro­grès ont été accom­plis, ils ont été reje­tés dans l’ou­bli le plus pro­fond, et la réflexion de notre rhé­to­rique clas­sique pro­longe sans solu­tion de conti­nui­té celle de Quin­ti­lien » (1976, 53).
2. Dans tous les exemples authen­tiques numé­ro­tés, sauf pré­ci­sion expli­cite de ma part, les seg­ments qui jouent le rôle de foyer tro­pique sont sou­li­gnés en carac­tères ita­liques.
3. Fontanier réserve le terme de « figure de pen­sée » à d’autres pro­cé­dés qui ne vont pas nous inté­res­ser dans cette étude car ils sont quant à eux tout à fait étran­gers à la ques­tion des tropes.
4. Je me contente pour l’ins­tant de défi­nir très som­mai­re­ment le fait de com­mu­ni­quer une pen­sée comme le fait de cher­cher à faire croire à la véri­té d’une forme pro­po­si­tion­nelle. Il reste bien évi­dem­ment à pré­ci­ser ce qu’il faut entendre par une pen­sée expri­mée, assi­mi­lée au sens lit­té­ral d’un énon­cé, par oppo­si­tion à une pen­sée assi­mi­lée à un sens figu­ré.
5. Je revien­drai par la suite sur cette dis­tinc­tion entre, d’une part, ce que nous appel­le­rons la signi­fi­ca­tion d’une phrase, d’une expres­sion ou d’un mot (une forme concep­tuelle asso­ciée, indé­pen­dam­ment de tout contexte, à une uni­té lexi­cale ou à une struc­ture syn­taxique) et, d’autre part, le sens d’un énon­cé d’une phrase, ce que le locu­teur exprime et pré­tend com­mu­ni­quer (un ensemble de pro­po­si­tions aux­quelles on ne peut accé­der indé­pen­dam­ment d’un contexte).